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Dernière mise à jour le :
mercredi 6 avril 2005
23h10

 

LA NORMANDITÉ
par Léopold Sédar Senghor

Léopold Sédar Senghor est né en 1906 à Joal. Condisciple de Georges Pompidou au lycée Louis-le-Grand, cet agrégé de grammaire, grand défenseur de la francophonie, a su ne pas renier ses racines culturelles.
Pour lui, il n'y a pas de risque d'uniformisation si chacun garde la volonté de s'enraciner dans son identité culturelle en s'ouvrant aux apports fécondants des autres civilisations.
Marié en seconde noce en 1957 avec une Normande, il décédera en 2001 dans sa propriété de Verson près de Caen.

" Maintes fois, on m'a demandé : « Qu'entendez-vous par le mot Normandité que vous employez si souvent?» A quoi je réponds: «C'est un lyrisme lucide.». J'avoue que cela mérite explication, comme l'a fait remarquer mon ami et voisin Pierre Marie.

On le sait, c'est entre le VIIIème et le Xème siècle que des bandes de pirates scandinaves, sous la direction de leurs chefs, les Vikings, ont fait nombre de raids sur les côtes des Iles britanniques et de la France. Je n'apprendrai pas leur histoire à de jeunes Normands. Je ne retiendrai, ici, que l'essentiel. En France, dans la région qui porte le nom de Normandie, comme plus tard, en Grande-Bretagne, leur trait caractéristique sera, avec le courage audacieux, le sens de l'organisation.

La Normandité, c'est donc un ensemble de valeurs de civilisation, dont les deux plus importantes sont, paradoxalement, parce qu'en même temps, la rationalité et la sensibilité, portées l'une et l'autre à un haut degré.

Les ethnocaractérologues ont pris l'habitude, encore que leur science soit neuve, de diviser les peuples et nations en plusieurs ethnotypes. C'est ainsi qu'ils rangent les peuples nord-européens, comme les Scandinaves, dans l'ethnotype des Introvertis et les Méditerranéens, Latino-Américains, Africains et Japonais, entre autres, dans celui des Fluctuants. Les Introvertis se caractérisent par une riche sensibilité, mais à réaction lente, tandis que les Fluctuants, avec une sensibilité aussi riche, se distinguent par la rapidité explosive de leur réaction aux extérieurs ou intérieurs, qui les sollicitent.

Il se trouve que les Normands, bien qu'ils soient des Français, sont d'un genre spécial. Les habitants de l'Hexagone sont, en effet, presque seuls au monde, rangés dans l'ethnotype des Extravertis, qui se signalent par une rationalité objective, en ce sens qu'ils attachent plus d'importance à l'objet qu'au sujet : au toi plus qu'au moi. Je dis que les Normands sont des métis culturels dans la mesure où ils ont fait la symbiose entre les tempéraments, donc les cultures, de la Scandinavie et de la France. C'est ce que je veux exprimer en employant l'expression de « lyrisme lucide ». Je ne saurais mieux faire, pour me faire comprendre, que de choisir quelques exemples d'écrivains normands : un dramaturge, trois poètes et quelques romanciers.

Et d'abord, Pierre Corneille, dont le chef-d'oeuvre, Le Cid, est de 1437, l'année même où Descartes publie le Discours de la Méthode. Et il est vrai que c'est la première pièce du répertoire classique. Mais il est encore plus vrai que Le Cid est une « tragi-comédie », une oeuvre de métissage, entre le baroque et le classique. L'Académie française ne s'y est pas trompée, qui, dans ses « sentiments » sur Le Cid, a reproché au dramaturge de transgresser les règles d'Aristote, dont celles de la vraisemblance, sans oublier le style. Il reste qu'une pièce comme Polyeucte, baptisée pourtant « tragédie », est encore plus, je ne dirai pas baroque, mais romantique avant la lettre avec son thème chrétien et le lyrisme lucide du style - c'est le cas de le dire. Comme dans ces vers qui, depuis soixante ans, chantent dans ma mémoire de collégien noir :

Dans Rome où je naquis, ce malheureux visage
D'un chevalier romain captiva le courage
Il s'appelait Sévère : excuse les soupirs
Qu'arrache encore un nom trop cher à mes désirs.

C'est l'exemple parfait du style normand, où il n'y a pas un mot de trop. Tout l'essentiel y est dit, avec les mots clefs à leur place, à la rime, qui expriment les idées-sentiments. Il s'y ajoute qu'ici, au quatrième vers, l'allitération des sifflantes s'ajoute à la musique des rimes.

Après le dramaturge, j'ai choisi trois poètes : André Breton, Paul Eluard et Jean Follain. Je le sais, on a contesté que le premier fût normand. Et d'invoquer son nom. Celui-ci prouve, justement, que, d'origine bretonne, ceux qui portent ce nom sont devenus normands. Comme les Langlois, au demeurant, dont, le nom signifie « l'Anglais » et qui serait de lointaine souche, anglaise. D'où, pour revenir à Breton, le sobriquet et l'existence de plusieurs villages normands qui s'appellent Bretteville, c'est-à-dire « village de Bretons ». Quant à Paul Eluard, mon ami Luc Decaunes vient de publier un remarquable Paul Eluard chez Balland, où il nous apprend que le père du poète, Clément Grindel, un nom bien de cheu nous, est « issu de paysans normands ».

Or donc André Breton est, à la réflexion, un bon exemple de Normandité. Initiateur d'une nouvelle poésie entre les deux guerres mondiales, comme Malherbe, le poète normand, l'avait été pour la poésie classique, Breton en exposa la théorie avec une clarté lucide qui est un modèle du genre. D'autant qu'avec le surréalisme, il s'agissait d'aller au-delà du visible, du signifiant, voire de l'abstrait, pour plonger dans l'intuition inconsciente et en ramener le surréel, mais palpitant de la vie même du monde. Il reste que le poète surréaliste le cède à peine au théoricien. Un poème comme l'union libre est un bon exemple, dont j'extrais les vers que voici

Ma femme...
A la langue d'ambre et de verre frottée
Ma femme à la langue d'hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable

Tout le poème est dans cette veine; où l'écrivain énumère, j'allais dire « sagement », les qualités de la femme aimée. Et il le fait dans une langue pure, et précieuse un tantinet. Mais à dire chaque qualité, l'imagination lyrique du poète s'enflamme, qui ouvre toutes les vannes aux images analogiques. Et comme les eaux du déluge, elles se bousculent pêle-mêle. Et plus elles sont folles, et plus elles sont belles.

Il reste que si Eluard est moins théoricien que Breton, il a un tempérament plus normand et est, partant, un poète plus parfaitement normand.
Tout d'abord, il a un tempérament plus sanguin, c'est-à-dire plus violent et sensuel à la fois, plus contradictoire. Comme l'écrit Decaunes, son gendre, « ses travers et ses faiblesses égalaient sa droiture et son charme ». Et de résumer son portrait dans l'expression de « personnalité ambiguë ». L'essentiel est qu'Eluard, par son tempérament, nous présente le modèle idéal du poète. Pourquoi Decaunes donne comme sous-titre à son ouvrage : L'amour, la révolte, le rêve. Comme s'il s'agissait d'un poète romantique. Et de fait, les sentiments d'Eluard le sont, et violemment, avec ses étonnantes images analogiques, comme les « papiers collés » d'Ernst ; mais le style reste bien normand souple, léger, transparent, sans charge inutile. Ainsi dans le poème où il chante harmonieusement l'affreux parricide d'une jeune fille, Violette Nozière

Violette rêvait de bains de lait
De belles robes de pain frais
De belles robes de sang pur
Un jour, il n'y aura plus de père
Dans tes jardins de la jeunesse.

Ce n'est pas hasard si, dans Poésie autour de Caen, Jean Follain figure au premier rang. Ce qui, en effet, frappe, d'abord, dans la brièveté de ses poèmes, qui se caractérisent par l'économie des mots, ce sont les faits qui tissent la vie de tous les jours. Voici la première strophe d'Ineffable de la Fin :

Quand la dernière ménagère sera morte
tenant l'étoffe
raccommodée par ses doigts minces
les étoiles brilleront encore,
les griffons des blasons
s'envoleront en cendre.

Un fait simple, banal, rapporté tel quel, et c'est, tout de suite, un coup d'aile, une envolée lyrique en deux images, mais sans un mot de trop. Puis, dans une deuxième strophe, à peine plus longue, la méditation s'approfondit, plus dense, sans quitter, pourtant, les réalités quotidiennes - au contraire :

O nuit de l'être
éternel feuilletage
des ardoises du toit
et des pâtisseries blondes
le monde pèsera son poids
avec toutes ces mains de dulcinées
dans son ciment froid enfermées.

On aura remarqué la note philosophique du poème, teintée d'une certaine tristesse nordique, qui nous rappelle que, si la Scandinavie bat tous les records de suicide, la Normandie le fait pour la France. Cette note, on la retrouve dans les poèmes de Follain aux titres suggestifs, publiés dans l'anthologie que voilà : « Décor détruit », « Malgré la Beauté », " Statue creuse », « De l'Abîme », etc. Mais, en définitive, la foi en l'Homme finit par triompher chez Follain, qui est aussi une des caractéristiques de la Normandité. Comme dans ces deux, derniers vers de l'Intemporel :

l'écolière rabâche
l'âme est immortelle.

Et cette fois, il rejoint la confiance de Paul Eluard dans la vie, dans l'amour :

Sans soucis sans soupçons
Tes yeux sont livrés à ce quels voient
Vus par ce quels regardent.
Confiance de cristal
Entre deux miroirs
La nuit tes yeux se perdent,
Pour joindre l'éveil au désir.

Lyrisme, même lucide, des poètes, me dira le lecteur, nous en sommes d'accord, mais quid des prosateurs, singulièrement des romanciers et conteurs normands ? Je répondrai : « Ils suivent la règle générale, qu'il s'agisse du tempérament ou du style. »

Et d'abord du tempérament, qui, chez certains, apparaît même comme hypernormand, marqué qu'il est par le spleen ; et il faut le mot anglais au sens le plus fort. Gustave Flaubert et Guy de Maupassant, son élève, avaient des troubles nerveux, allant, chez ce dernier, jusqu'aux hallucinations. Tous ont le tempérament sanguin dont j'ai parlé plus haut. Jean de La Varende et Michel de Saint-Pierre comme Jules Barbey d'Aurevilly. Et si, dans leurs vies personnelles, ils le domptent, ce tempérament, grâce à la pratique religieuse ou à l'ascèse littéraire, on le retrouve, violent, débridé, dans leurs contes et leurs romans.

Si l'on considère les personnages que ces cinq écrivains décrivent et font vivre devant nous, ce sont, le plus souvent, des héros singuliers, insolites dans leur violence sensuelle, animés de passions incoercibles, ce qui ne les empêche pas, au demeurant, d'être ardents catholiques. C'est, là, la face noire ou rouge de nos écrivains. Puisque nous sommes en France, chez les Indo-Européens, et qu'il y a dans chaque écrivain normand, « deux hommes distincts », comme, chez Flaubert, nous allons maintenant, voir la face blanche : celle de l'écriture, mieux d'un style.

Ici, Flaubert est, en effet, le Maître. Il a donné, en son temps, le modèle du réalisme, devenu ensuite naturalisme, dont il a dénoncé les déviations. Pour écrire ses romans historiques, Flaubert s'est donc appuyé, pour prendre cet exemple, sur des enquêtes documentaires, « scientifiques ». Mais, une fois solidement implanté dans ses documents, dans le réel, l'écrivain normand a laissé vibrer sa sensibilité, a ouvert les portes à son imagination. Et pour faire vivre ses héros dans sa vision de leur environnement, il a choisi les procédés stylistiques des poètes lyriques : les images flamboyantes et les paroles mélodieuses, le tout, inséré dans une phrase structurée, équilibrée.

Il reste qu'avant même le Maître, c'est Jules-Amédée Barbey d'Aurevilly qui me semble le plus normand. En effet, autant ses héros sont extravagants, jusqu'au satanisme, autant sa phrase, qui est souvent longue, est rigoureusement, lucidement articulée. J'aurai garde de ne pas oublier Jean de La Varende, qui se sert de toutes les ressources de la ponctuation française pour traduire rationnellement une sensibilité frémissante. Ni Michel de Saint-Pierre, qui, dans sa description des jardins, forêts et paysages normands - je songe au Docteur Erikson - nous fait sentir poétiquement la transparence des parfums, mais surtout de la lumière normande.

Si, des écrivains, j'étais passé aux artistes et même aux musiciens normands, j'aurais trouvé les mêmes qualités. C'est ainsi que, s'éloignant du fauvisme, Raoul Dufy et Othon Fiesz se sont distingués par l'économie de leurs moyens et Erik Satie par la sobriété de son écriture musicale, tous procédés que nous avons rencontrés chez les écrivains.

S'il fallait conclure ces pages, je dirai que la Normandité est, d'un mot, une symbiose entre les trois éléments majeurs, biologiques et culturels, qui composent la civilisation française : entre les apports méditerranéens, celtiques et germaniques. Mais ici, l'accent est mis sur les apports des Nordiques. Plus exactement, l'artiste normand, qu'il soit écrivain, peintre ou musicien, pour s'en tenir là, est un créateur intégral, avec l'accent mis sur la création elle-même.

Comme le conseillait Flaubert, il faut « partir du réalisme pour aller jusqu'à la beauté ».
C'est la démarche même de la poésie, dont le sens étymologique, fondamental, est création."

Publié à Dakar le 13 janvier 1983

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