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Dernière mise à jour le :
Dimanche 8 Décembre 2002
18h30

 

Le personnel de la filature Lejuif. Une photo qui émeut. Pourquoi? Il est difficile de l'expliquer. Est-ce les visages qui ne sont guère souriants?
Les cinq jeunes enfants du centre du premier rang sont les enfants des ouvrières. Les mamans amenaient leur jeune enfant sur le lieu de travail. Les deux adolescents, des apprentis, la jeune fille de gauche et le garçon de droite sont en sabots, comme le monsieur âgé du second rang. Les Bienfaitois se fournissaient en sabots à la saboterie de M. Ladrière à la Baltière. Toutes les dames sont en robe longue et portent le chignon, une seule plus âgée une coiffe.
Les locaux sont clairs, les baies du fond sont garnies de rideaux, peut être pour éviter la lumière directe sur les fils de laine. Mais il ne faut pas se fier à cette photo. Dès que les machines fonctionnaient, en plus du bruit, une poussière épouvantable flottait dans l'air. L'usine fonctionnait de jour et de nuit. Un jeune enfant commençait comme courrier puis devenait rattacheur. Il fallait attendre l'âge adulte pour devenir fileur.
Cette photo a probablement été prise vers 1910.


Septembre 2013. Contribution et témoignage de M Christian Lequesne :
J'ai reconnu ma famille grand-maternelle sur la photo, ce qui devrait vous permettre de dater un peu plus précisément la photo de cette carte postale. (Je suis né en 1946).

Si l'homme du fond aux bras croisés est mon grand père Arthur Saint Denis, que je n'ai pas connu (Il était contremaître), cette photo est d'avant le 1e août 1914 (Il est parti artilleur à la guerre).
Je suis quasiment certain que la 2e fillette en noir à gauche sur le banc [1er rang] est Suzanne Saint Denis épouse Chauvin, ma tante. Elle aurait 14 ans au maximum.
De plus:
La 1ère femme à gauche (2ème rang) pourrait être ma grand-mère : [Joséphine Rachel Adélaïde Hue, épouse Saint-Denis]
Je reconnaîtrais entre mille sa façon de croiser les deux mains! Avant-bras appuyés sur le bassin et main droite pendante. C'était à hauteur du bambin que j'étais, je suppose.
De là je déduis que le garçon rigolard au centre du banc serait René Saint Denis 12 ans.
Arthur Saint Denis, le 3e de la fratrie, serait le petit garçon à droite en col blanc. 4-5 ans.
La toute petite au regard inquiet que Suzanne semble couver serait alors Thérèse Saint-Denis épouse Lequesne, ma mère. 2 ans maximum. (née en février 1912).
Je ne vois pas qui peut être l'autre petite fille.

Autres remarques :
- la jeune apprentie à gauche, le jeune apprenti à droite ont des sabots.
- Les 5 enfants ont des chaussures, ce ne sont pas des ouvriers.

Au plafond, à l'extrême gauche et extrême droite, il y a deux arbres d'entraînement avec de nombreuses poulies et sangles pour activer les machines.
Les arbres ont la longueur de l'usine et étaient entraînés indirectement (courroies, engrenages en renvoi d'angle etc...) par la grosse roue à aubes (voir la page filature sur l'Orbiquet .)
Ensuite vint une chaudière avec cheminée pour entraîner les arbres d'entraînement.
Je n'ai vu marcher ni l'une, ni l'autre. (la roue à aube tournait encore mais à vide).

Une anecdote à propos de mon oncle René :
il avait l'habitude de rentrer (avec sa jambe raide!) dans la roue à aube à l'arrêt, pour attraper une truite ou deux réfugiées là. Sauf qu'un jour un ouvrier a décidé d'ouvrir la vanne pour faire démarrer la roue. Je ne sais pas si les beuglements de mon oncle ont atteint Orbec, mais au moins il a été entendu !

La roue en mouvement dégageait une telle puissance qu'elle me faisait peur.
Je me souviens d'un régulateur à deux boules comme sur les machines à vapeur.

Je daterais donc cette photo de fin 1913 (ma mère a manifestement plus d'un an) à Juillet 1914 au plus tard.
D'après moi, l'absence presque générale de sourires est due à la timidité devant le photographe : une photographie était un évènement à l'époque.

 

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YB Septembre 2013.
En effectuant des recherches sur cette photo, j'ai recueilli un témoignage bouleversant.

Le personnel travaillant dans les bureaux ne figure pas sur cette photo.
Le jeune employé comptable de l'entreprise avait une manie bien connue de tous, le bas de la manche gauche de sa veste était retroussé de quelques centimètres. Dans l'ourlet ainsi formé il y logeaient ses crayons et stylos. Ainsi il les avaient toujours sous la main où qu'il soit.
Ce comptable fut mobilisé en 1917 avec sa classe (il était né en 1897) et fut tué quelques mois après dans le nord. Comme beaucoup d'autres poilus, il fut enterré hâtivement sur place.
En 1919, les familles eurent la possibilité de faire rapatrier le corps de leur fils ou père pour être enterré définitivement dans le cimetière de leur village.
La famille du comptable choisit cette solution et dut se rendre dans le cimetière provisoire ou avait été enterré leur fils à fin de reconnaître le corps.
Les parents pénétrèrent dans la morgue ou étaient exposées plusieurs dépouilles, parfois difficilement identifiables. Spectacle poignant pour ces proches on l'imagine bien.
Là, les parents du jeune comptable reconnurent immédiatement leur fils à un détail précis : il avait la manche gauche de son uniforme retroussée !

Il repose dans le carré militaire du cimetière de Bienfaite. Maurice Yvray avait 22 ans.