Le Pape François
et la Colombe de la Paix

VIVRE A
SAINT-MARTIN-DE-BIENFAITE - LA CRESSONNIERE

Un village en Normandie



Septembre 2013 : Le Président de la République Française, François Hollande, annonce avoir ordonné des bombardements aériens sur l’Irak puis la Syrie.

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Mars 2017

 


Avoir six ans en 1944

Souvenirs d’enfance


Les « alertes » ont débutées dès 1942. Les sirènes commençaient à hurler, un son modulé sept fois. C’était le signal de début d’alerte. Aussitôt, ma mère, mon frère de cinq ans mon aîné et moi descendions à la cave.
Comme nous dormions dans la même chambre, mon frère était chargé de me réveiller si l’alerte avait lieue de nuit. Il emportait aussi une couverture s’il faisait froid. Dans la cave, un petit fauteuil me permettait éventuellement de me rendormir.

Les alertes duraient 15mn, ½ heure, des heures. Une alerte dure….un certain temps. Nous attendions la fin d’alerte avec le calme de la résignation. Mon père, lui, restait en haut, dans la maison, car des tristes individus profitaient de ce que les habitants étaient dans les abris pour entrer dans les maisons et voler, surtout la nourriture si rare à cette époque.
Attendu avec soulagement, un long son continu des sirènes indiquait la fin d’alerte. Nous pouvions sortir de notre réduit et remonter à l’air libre. C’était les alertes disons ordinaires. La routine en quelque sorte.

Encore fallait-il que les sirènes soient en état de fonctionner. Sans parler des marmitages d'artillerie de marine après le 6 juin 44.


Plus rares mais de plus en plus fréquentes plus on se rapprochait de juin 1944, il y avait des alertes avec bombardement. Au début, de nuit, mais dès 1943 aussi de jour.

Alors, c’était l’effroi, l'épouvante absolue. Le vrombissement terrifiant des avions, le sifflement puis le fracas des bombes qui explosaient au loin ou tout près, les murs qui tremblaient, la poussière qui s’insinuait partout, l'odeur des incendies.
Pour moi, le plus impressionnant était de voir la peur des adultes. Que craignaient-ils ? Pourquoi avoir peur ? On a peur du loup, mais d’un bombardement ?
Un enfant s’habitue à tout, trouve tout cela naturel puisque ce sont les adultes qui vivent ainsi.
Quand le raffut devenait extrême, papa nous rejoignait à la cave. Le risque de rester en haut étant déraisonnable.

Maman priait à voix haute Notre Père, qui êtes aux cieux…, récitait des dizaines de chapelet Je vous salue Marie….
C’est ainsi que j’ai appris par cœur ces prières, bien avant le caté du curé. En moi-même, raisonneur sceptique, déjà, je trouvais qu’il n’était pas très chrétien de demander au bon Dieu de faire tomber les bombes sur le voisin pour nous épargner ! Mais bon ! Il est des circonstances où le chacun pour soi l’emporte.
Quand les bombes s’arrêtaient de s’abattrent papa remontait surveiller la maison. Nous, nous attendions le signal de fin d’alerte. Heureux de s’en être encore sorti indemne. Dans ma candeur enfantine, je n’imaginais même pas qu’il puisse en aller autrement.


Malgré la guerre, une enfance heureuse, préservée par l'amour quotidien de mes parents, la solidarité des oncles, tantes et de toute la fratrie Leclerc.
Noter les bandes collantes sur les fenêtres, seul détail qui date la photo : 1942.


Liée aux bombardements, il y avait la défense passive. J’imaginais que des goubelins, ou plutôt des gnomes malfaisants, parcouraient la nuit tombée les rues des villes et battaient la campagne pour éteindre la moindre petite lumière. Ils se manifestaient par un péremptoire coup de sifflet. Alors, papa jetait un coup d’œil et rajustait la couverture qui obturait la fenêtre pour empêcher la lumière d’être visible de l’extérieur.
Pourtant l’ampoule 110 volts ou la lampe à pétrole en cas de pannes, fréquentes, n’illuminait pas la pièce. Ces maléfiques devaient être puissants et il convenait de les craindre puisque papa semblait se conformer à leurs injonctions.


Le couvre-feu ne me souciait guère. Peut être les parents, quand la partie de belotte avec les voisins et amis (belotte, ...rebelotte... et dix de der !) s’éternisait un peu trop les dimanches soir. Courts instants de bonheur, que les adultes vivaient comme avant !
Comprendre comme avant la guerre.


L'horaires du couvre feu était précis à la minute près
mais était variable. Annonce du journal Ouest-Eclair.


Dans la catégorie des petits métiers d’opportunismes, il existait des ramasseurs d’éclats d’obus.
Sitôt l’alerte terminée, et même avant, ces personnes munies d’un seau en fer blanc et de gants épais cherchaient ces bouts d’acier déchiqueté et encore brûlants. Les obus de la flak finissent toujours par retomber quelque par après explosion. C’est aussi pourquoi il était dangereux de se balader dehors durant la bagarre. A cette époque, la ferraille se revendait à prix d’or et cette moisson de déchets de projectiles était risquée mais rentable.

Vers Noël 1943 un bombardement violent obligea papa à ouvrir les fenêtres. Cette précaution était destinée à éviter le bris des carreaux malgré l’adhésif collé sur les vitres.
En fin d’alerte, quand nous remontâmes de la cave, ce fut pour constater que le sapin de noël était renversé par terre. Des boules étaient cassées, les guirlandes emmêlées. Sans doute l’onde de choc des bombes tombées à proximité.
Ce fut là ma première indignation de gamin contre ce monde des adultes qui se permettaient de saccager ce symbole de joie enfantine, d’espérance et de s’attaquer à un petit bébé, l’innocent petit Jésus dans sa crèche.

Un jour une grosse bombe est tombée à seulement trois maisons plus loin que la notre. Il ne restait plus qu’un grand trou à l’emplacement de cette belle maison de deux étages en meulière. Nous l’avions, de peu, échappée belle ! Tout le quartier venait constater l’incroyable disparition.
Pour nous rassurer, maman nous dit « Heureusement que la maison était inhabitée ». Pieux mensonge pour nous épargner l’horrible vérité ? Sans doute.
Les victimes civiles des bombardements alliés étaient un des thèmes de la propagande collaborationniste de Vichy.

Nous étions très très surveillés, protégés par nos parents. Je peux dire que je ne quittais pas les jupons de ma mère. Je n’ai jamais vu un mort, pas même un blessé, durant toute cette sale période de la guerre ! Et pourtant !

Papa, qui selon moi, s’y connaissait puisqu’il avait fait la guerre, lui, nous expliqua que c’était la gare qui était visée. Les hangars des marchandises brûlèrent durant trois jours. Nous étions pourtant à plus de 500m de la gare. Certaines bombes sont parfois espiègles. A peine sorties de la soute, elles partent folâtrer au gré de leur fantaisie.

A propos de précision de bombardement, les hommes discutaient ferme entre eux pour savoir s’il était exact que les Américains volaient plus haut que les Anglais par peur de la flak allemande. Plus les bombardiers volent haut, plus grande est l’approximation du bombardement.
Implicitement les Américains étaient accusés de peut se soucier des civils Français dans le dessein de préserver la vie de leurs équipages.
C’était aussi une mise en cause de l'utilité et de l'efficacité de ces bombing compaign sur la France. Poser la question c’est déjà désobéir apprendrai-je plus tard!


A compter de ce jour, la voisine immédiate qui habitait une petite maison en minces briques creuses vînt nous rejoindre dans notre cave jugée plus solide. D’autres voisines vinrent renforcer la souterraine chorale religieuse. Ces dames chantaient l’Ave Maria pour conjurer le mauvais sort.
J’en profitais pour enrichir mon éducation chrétienne ce qui, plus tard, me permis de briller au catéchisme ! Déjà fayot si jeune !
J’appris ainsi qu’il était prudent, à tout hasard, de s’attirer les bonnes grâces du bon Dieu. On ne sait jamais. Je découvris ultérieurement que ce chapitre avait déjà été théorisé par ce bon Pascal.

Vint enfin le grand jour tant attendu par la famille : la libération. Invasion of Normandy pour les alliés. Simple nuance sémantique ?

En août ou septembre 1944, le sourd grondement bien connu des avions à hélices, qui faisait tinter les verres qui s’entrechoquaient dans le placard, trembler les vitres et les cloisons, nous fit sortir dans le jardin.
Formidable ! Il n’était plus nécessaire de descendre précipitamment à la cave !
Il y en avait des milliers, par carrés de 5 à 700 qui se suivaient à quelques minutes d’intervalle, laissant de grandes traînées blanches derrière eux. Phénomène de condensation que je découvrais.
Nous regardions sidérés de voir le déploiement de tant d’avions.
Ils partaient bombarder l’Allemagne, faisant un détour au dessus de chez nous pour éviter la Luftwaffe regroupée en Belgique.
Nez en l’air papa commentait : des Lancaster anglais, ….des forteresses, des double queues américains ….

Pendant plus d’une heure nous regardâmes la Mort bruyante passer lentement dans le ciel, ressentant le trouble sentiment que désormais nous n’avions plus rien à craindre d’Elle. Elle qui nous avait si longtemps terrorisés.
Ces avions prenaient des airs de Vengeance. La peur avait changée de camp.

Après un long silence papa dit : « Heula !…ils vont dérouiller les fridolins.»

J’entendis ma bonne maman, qui me tenait la main, murmurer doucement :
« Mon Dieu……….…les pauvres gens ! »

La regardant, je découvris qu’elle pleurait

Yves Brosseron. Saint-Martin-de-Bienfaite, Septembre 2013


 


Caen janvier 1945. Photo prise par Alice Resch-Synnestvedt, une infirmière norvégienne de 37 ans.
"Ce sont des clichés volés. Il était interdit de photographier la région, en zone militaire". selon Eric Eydoux, son ami (Maître de conférences à l'université de Caen.)
Rue saint Pierre avec, au fond, le clocher décapité de l'église Saint Pierre.
        Dans la nuit du 8 au 9 juin 1944, la flèche de l'église, fauchée par un obus de 406 mm probablement tiré depuis le croiseur britanique HMS Rodney,
s'effondre de ses soixante douze mètres dans la nef.

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