Sa vie Elle ressemble à ces soldats sans armes
Qu'on avait habillés pour un autre destin
A quoi peut leur servir de se lever matin
Eux qu'on retrouve au soir désoeuvrés incertains
Dites ces mots Ma vie Et retenez vos larmes
Il n'y a pas d'amour heureux
Louis Aragon 1946
VIVRE A

SAINT-MARTIN-DE-BIENFAITE - LA CRESSONNIERE

Un village en Normandie

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Dernière mise à jour le :
lundi 22 janvier 2007
22h30





Photos : collection particulière

 

PIERRE ET GEORGETTE LEFRANÇOIS

UN INSTANT DE BONHEUR
Entourés de leur famille et de leurs amis ce 19 novembre 1938 est un grand jour pour Georgette et Pierre : ils se marient.

La vie paraît bien belle et l'avenir une promesse infinie de jours heureux.
Le jeune couple va s'installer d'abord à Notre-Dame-de-Courson où en 1939 va naître Pierrette leur premier enfant. Il déménage à l'automne 1942 à Saint-Martin-de-Bienfaite, au Coudray, auprès de René et Paulette Lefrançois.

Pierre est mobilisé fin 1939 ou début 1940. Fait prisonnier lors de la débâcle, il s'évade et, déguisé en vagabond, parvient à rentrer en Normandie.
Bienfaite est occupée depuis juin 1940 par une garnison allemande, le château faisant office de Kommandantur.

Pierre n'accepte pas l'humiliation de la défaite et l'occupation. Il va secrètement s'engager dans la résistance.

C'est en 1942 que le couple va prendre une grave décision.

LE DESTIN
En 1942, la famille Eder habite Anvers, en Belgique. Les parents décident de partir pour la Suisse. Conscients du danger qu'ils devraient encourir durant ce périlleux voyage, ils choisiront d'effectuer le voyage isolément et de se séparer de leur fils unique, âgé de quatre ans et demi, pour mieux assurer sa survie pensent-ils.
Mme Eder, avec l'aide de passeurs et de cheminots, parvient en Suisse cachée dans le tender [réservoir d'eau] d'une locomotive à vapeur. Mr Eder fera le voyage à pied. Ils y trouveront refuge jusqu'à la fin de la guerre.

Ariel Eder raconte :
- " Pour ne pas me mettre en danger, mon père et ma mère me laissent chez les voisins de l'étage supérieur, le couple Elza et Hugo Mortelmans, des musiciens. "
Durant près de deux mois, le couple s'occupe du petit garçon, avant de l'envoyer à son tour pour la Suisse via Marseille sous le faux nom de Henri Reder.
" Un passeur m'a pris en charge au départ d'Anvers. Je me suis retrouvé dans un bar, au 58 de l'avenue de Wagram à Paris.
" Gardez-moi ce gosse quelques jours "
, a lancé le passeur au patron du bar, Lucien Sigust, qui m'emmènera chez une de ses amies parisiennes, Emilienne Lefrançois. Le passeur n'est jamais revenu.

La vie à Paris est trop difficile pour vivre caché chez des inconnus. Entré illégalement en France et par conséquent n'étant enregistré nulle part, Henri n'avait pas droit aux cartes d'alimentation et de textile. En temps de guerre, il était plus facile de se débrouiller à la campagne qu'en ville. Emilienne Lefrançois décide d'envoyer Henri chez ses frères.
" Comme des milliers d'enfants juifs, on m'a envoyé à la campagne. J'ai débarqué en Normandie à l'automne 1942, dans la famille Lefrançois. "


Pierre Lefrançois en uniforme.

UN NOUVEL HABITANT A BIENFAITE
Georgette et Pierre n'ont pas hésité bien longtemps. " Oui ", ils allaient s'occuper du petit Henri, le protéger, l'aimer comme si il était leur propre enfant, à leurs risques et périls durant ces jours sombres de l'occupation allemande.
Les frères et soeurs Lefrançois, en fait toute la nombreuse famille des Lefrançois, a contribué au sauvetage du petit Henri.
" Avec Georgette, je peux dire que j'ai connu le paradis terrestre. On vivait bien. Pierrette, sa petite fille, est devenue ma frangine. "

En arrivant chez les Lefrançois, Henri ne parlait ni ne comprenait le français. Il n'avait aucune pièce d'identité. Il fallait à tout prix cacher son origine juive.
Un des frères de Pierre, l'Abbé Paul Lefrançois, résistant de la première heure, toujours prêt à défendre la bonne cause, auteur d'articles dans Le Patriote de l'Eure, journal clandestin départemental du Front National pour la Liberté, va contribuer à trouver une solution provisoire au problème de son identification.
Il rédige un faux certificat selon lequel : Pierre Lefrançois, en épousant Georgette Suzanne, accepte d'adopter son fils Henri, né hors du mariage.
Georgette et Pierre durent envisager, que le cas échéant, si la police venait à vérifier l'authenticité de ce certificat, la famille serait en danger et devrait trouver un nouveau refuge.
Que faire d'un petit garçon, d'origine juive, à la messe le dimanche? Georgette et Pierre décident de lui enseigner quelques rudiments de prières et quelques pratiques religieuses afin qu'il ne se distingue pas des autres gamins de son âge.
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Avec l'aide de la Croix rouge Suisse, les parents d'Henri cherchent à savoir ce qu'il était advenu de leur fils. Ils suggèrent d'entamer les recherches sous le nom fictif d'Henri Reder ainsi que sous mon vrai nom d'Ariel Clément Eder.
De leur coté, Georgette et Pierre Lefrançois essayent également de retrouver la trace des parents via la Croix rouge française. Mais le seul nom en leur possession était le nom : Henri Reder.
Fin 1943 - début 1944, la Croix rouge est en mesure d'annoncer aux parents que leur fils unique est en vie; qu'il avait été recueilli par la famille Lefrançois dans le petit village de Saint-Martin-de-Bienfaite, en Normandie.
La Croix rouge transmet la photo ci-dessous, de Georgette et d'Ariel à ses parents. Sur le verso de la photo, quelqu'un y a écrit :
photo d'Ariel Eder à soumettre, si possible, à ses parents.

Une autre personne y a ajouté :
A. Eder chez Pierre Lefrançois
St. Martin de Bienfaite Calvados

Une troisième main y note, probablement le père d'Ariel : Reçu le 2.3.1944

Georgette et Ariel -1943 [Photo prise route de Livarot à Notre-Dame-de-Courson.]

1944 LA TRAGEDIE
En mai, Georgette donne naissance à un petit garçon. Le bébé meurt au bout d'une semaine.
Pierre, est un membre du réseau Jean-Marie [Buckmaster] de Normandie. Depuis le débarquement des alliés, le réseau est en pleine activité.
Le 13 juin, Pierre Lefrançois, lors d'une opération de la résistance, reçoit une blessure occasionnée par une balle d'une arme de gros calibre. Les circonstances exactes des faits n'ont jamais été dévoilées.
Pierre est emmené à l'hôpital de Lisieux en charrette à cheval. Hélas, Lisieux a été dévasté par le bombardement du six au soir faisant des centaines de victimes. C'est le chaos. Pierre est ramené à Bienfaite ou, faute de soins appropriés, une infirmière de La-Chapelle-Yvon lui fera une seule piqûre de morphine, il décédera le 16 après d'horribles souffrances.

En moins d'un mois, Georgette perd son petit garçon et son mari. Quelques jours avant son vingt-sixième anniversaire, elle se retrouve veuve, avec deux enfants à sa charge: sa fille Pierrette, quatre ans et Henri-Ariel six ans.
La libération permet de renouer par courrier les liens avec la famille d'Henri, toujours en Suisse. En février 1945, Eli Sternbuch, de Saint-Galles en Suisse, arrive à Bienfaite, avec un plein-pouvoir signé par les parents, lui donnant droit de le ramener chez eux.
Dans les larmes, Henri, redevenu Ariel Eder va quitter sa maman adoptive et la Normandie pour retrouver ses vrais parents. En 1961 Ariel partira vivre en Israël.


Ci-dessus, Georgette Lefrançois se voit remettre la Croix de guerre décernée à Pierre Lefrançois à titre posthume.
(Troisième récipendiaire en partant de la gauche.)
A gauche, la 2 ème personne, Mr Neyrat d'Orbec puis la quatrième personne, à côté de Mme Lefrançois, est Mr Alexandre, grainetier à Orbec. A droite la dame avec un enfant est Mademoiselle Du Chapelet.


Le nom de Pierre Lefrançois est gravé sur le monument aux morts de Bienfaite " Mort pour que vive la France ".
Georgette est décédée en 1998.
Saint-Martin-de-Bienfaite peut s'enorgueillir d'avoir abrité deux belles personnes exemplaires, deux authentiques héros simples et discrets.

YB Août 2006 avec l'aide de Pierrette Lefrançois et d'Ariel Eder. Qu'ils en soient infiniment remerciés.
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Lire le discours d'Ariel Eder lors de la remise de la médaille de "Justes parmi les Nations" à Georgette et Pierre Lefrançois au cours d'une cérémonie au Mémorial de Caen, le 14 Février 2006.

Madame Simone Veil, ancienne déportée que l'on ne peut pas soupçonner de complaisance, a déclarée le 22 décembre 2006 dernier : " Pendant la guerre, c'est en France que l'on a été le plus fraternel " avec les Juifs. " Les Juifs de France ont été relativement protégés ". Le pays comptait, en 1939, entre 300 000 et 330 000 Juifs, et 76 000 ont fait le grand voyage sans retour, soit environ 30 %. Non, entre 1940 et 1944, tous les Français n'ont pas été des " salauds ". 90 % des Juifs de Pologne ont disparu, 80 % de ceux des Pays-Bas, 80 % de ceux de Grèce. Bilan autrement plus terrible que celui de la France " où beaucoup de gens simples ont sauvé des vies ".

Les Bienfaitois Pierre et Georgette Lefrançois, ont été de ceux qui ont permis, non seulement de sauver la majorité des Juifs de France, mais aussi l'honneur d'un pays. Une autre facette de la mémoire française.

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