VIVRE A
SAINT-MARTIN-DE-BIENFAITE - LA CRESSONNIERE

Un village en Normandie



La traite aux champs. La kanne n'était tenue à la main que pour un bref parcours. Lorsque le chemin était plus long, l'usage était de la poser sur l'épaule, penchée légèrement vers l'arrière; un coussinet de protection était placé entre l'épaule et la kanne Celle-ci était maintenue en équilibre à l'aide d'une lanière de cuir ou de tissu tendue par le bras opposé. Pour un long trajet, deux kannes étaient portées à l'aide d'un jouquet.

Bienfaite, présentation

Bienfaite en 1900 Photos

Camembert Lanquetot

Le patois

Liens

La politique

Histoire

LES GENS D'ICI


Page d'accueil

 

Dernière mise à jour le :
Jeudi 22 Juin 2000
22h30

 



LA MERE LETELLIER et son veau (Pays d'Auge, 1994)

La mère Letellier était préoccupée. Voila bientôt six mois que le père Duparc, avec qui elle était en affaire depuis trente ans, lui avait amené trois adorables petits veaux. Elle n’osait pas imaginer que celui-ci aurait pu lui vendre un veau malingre. Et pourtant ...

Bien qu’à la retraite, la mère Letellier n’en continuait pas moins “à faire” quelques bêtes. Quand on a été “placée” à 13 ans on ne s’arrête pas aussi facilement et à plus de 75 ans on a encore le poignet solide. Donc pas question de fainéanter. On fait juste ce qui est autorisé par la MSA pour continuer à percevoir la retraite, mais on continue. La recette semble simple. On achète un veau, on le garde trois bonnes années, et on le "sort" quand il est à point.
- Ca gagne t-y en rapport avec le mal que vous vous donnez mère Letellier ?
- Alos, pas grand chose! C’est plus pour s’occuper que pour gagner.
Quand on aborde les questions d’argent avec la mère Letellier, c’est soudain le flou absolu. De toute façon c’est le genre de question à éviter si vous voulez rester dans ses petits papiers. Et même en procédant par approche rusée et questions anodines, sans en avoir l’air, vous ne saurez jamais. Pour tout ce qui touche à l’argent la mère Letellier est munie d’un sixième sens avertisseur jamais pris en défaut. Le côté dépenses d’accord. Tout est cher de nos jours et tout augmente sans cesse. Mais le côté recettes, là, rien!
Si j’aborde cet aspect monétaire c’est que, sans le dire, il est au coeur de l’histoire.
Car un des petits veaux refusait obstinément de grossir. Il était devenu chétif et malingre, l’air doux et malheureux. C’était intolérable et l’on courait tout droit au désastre financier si, sur les trois veaux achetés, un venait à mourir. Car on en était là.
En un premier temps la mère Letellier avait administré un vermifuge.
- C’te bête, é doit aveir des vés!
Sans résultat visible.
Ensuite la mère Letellier avait appelé le vétérinaire. De toute façon sa visite était nécessaire pour les vaccins et la feuille rose. Le veto avait préconisé quelques fortifiants sous forme de granulés achetés à un prix fou à la coopérative agricole. Deux fois par jour le petit veau avait droit à sa poignée de vitamines données dans un seau avec une petite claque sur le derrière pour l’encourager à apprécier ce régime de faveur.
Le premier sac de granulés avait été englouti sans résultat probant. Le petit veau était toujours aussi frêle et gracile. Un second sac de granulés n’eut pas plus d’effet que le précédent. Et les semaines passaient...
Depuis cinquante ans que la mère Letellier élevait des bestiaux, jamais une telle obstination à ne pas prospérer s’était produite. Un cas unique mais désastreux!
Devant la gravité de la perte possible du petit veau, une décision énergique s’imposait.
Ne reculant pas devant le sacrifice, elle rappela le vétérinaire. Il faut savoir dépenser un peu pour sauver l’essentiel. L’homme de l’art, à vrai dire un peu perplexe, procéda à quelques piqûres sur la bête. Un mélange d’antibiotiques, un zeste d’hormones diverses et la prescription d’un nouveau gavage vitaminique devait avoir raison du mal.
Et les semaines passèrent. Après avoir éveillé un soupçon d’espoir dans les jours qui suivirent la séance de piqûres, le veau retomba dans son anorexie. Toujours aussi gentil et doux, il en était touchant de faiblesse sur ses petites jambes tremblotantes.
- Alors mère Letellier, vot’ p’tit viau, ça n’a pas l’air d’aller ben fort!
- Alos! n' m’en parlez pas, mais ça va pas durer longtemps comme ça!
- Ha oui, comment ça?
- Voyez vous, quand ça va mal, et ben y faut s’adresser là ou y faut!
- Heu?
- Ben j’veux dire, .. à la bonne personne,.. celle qui s’ra efficace.
- Vous avez trouvé un toucheux, mère Letellier?
- Mais non, vous n’y êtes pas, ça j’ai déjà essayé et ça n’a rien donné.
Mine de rien, la mère Letellier venait de m’avouer qu’elle avait dû tenter des trucs non officiels. Ce genre de confidence ne se commet pas avec n’importe qui et représentait une belle marque de confiance envers ma personne. J’hésitai à la questionner d’avantage sur ce point, curieux pourtant d’en s’avoir plus.
- Remarquez, continua la mère Letellier, c’est ma bru qui s’en est occupé et ça n’ m’étonne pas qu' ça n’a point marché, elle rate toujours tout cette grande fainéante!
Et vlan, prend ça la bru.
Le contentieux belle mère, bru, remontait au mariage de son fils il y avait près de trente ans! C’est dire que l’intervention de la bru sur le petit veau, par guérisseur interposé, ne pouvait qu’aggraver les choses, forcément!
- Mais alors mère Letellier, auprès de qui êtes vous intervenu?
J’avais du pousser un peu loin ma question car je senti une seconde d’hésitation chez mon interlocutrice qui me regarda des ses yeux bleu pâles délavés de vraie normande.
Des années de bon voisinage enlevèrent peut-être sa décision. Depuis le temps que nous bavardions du bon vieux temps, celui ou le bourri et le ch’va étaient les rois de nos campagnes, celui ou la peine des hommes et des femmes était corvéable sans limites. Je devais avoir été jugé apte à comprendre.
- Ol’ été veir l’bon Dieu!
- Comment ça ?
- Ol’ été à Préaux et ol’ lui a mis l’marché en mains. Si l’ viau s' reqinquait, ol’ pris l’engagement d’aller à troués messes à Préaux.
Ce marchandage intéressé avec “le patron” était bien “d’cheu nous”. Puisque le bon Dieu était là, il faut bien qu’il serve à quelque chose, pas vrai? Et vu la distance d’ici à Préaux et compte tenu de son âge c’était effectivement un effort considérable.
Cette confidence d’une foi simple et naïve me rappela quelle était courante et partagée par tous il n’y pas si longtemps dans notre Pays-d'Auge. L’hésitation de la mère Letellier à se confier me fit soudain mesurer l’ampleur des changements d’idées, combien le temps modifie nos manières de vivre et de penser. L’appréhension de cette vieille paysanne d’une moquerie éventuelle sur ses croyances venait de me toucher droit au coeur. Comment lui faire comprendre qu’en réalité je l'enviais. Comment la remercier de m’avoir permis d’entre apercevoir un court instant la richesse d’un monde rural quasiment disparu?
Hélas, hélas, pris de court, je n’ai pas su.
- Vous croyez que ça va marcher mère Letellier?
- Vous verrez ben men veisin!
La mère Letellier affichait une belle confiance.

Et le fait est que dans les semaines qui suivirent le petit veau retrouva soudain l’appétit, sa vitalité et ne tarda pas à rattraper en taille et poids ses compagnons.

Plus tard, quand j’en fis le compliment à la mère Letellier, celle-ci eu un petit sourire victorieux.
- Qué qu’vous voulez, les jeunes d' maint'nant y croient tout saveir, mais y en connaissent moins qu’les vieux!

YB 1995