VIVRE A
SAINT-MARTIN-DE-BIENFAITE - LA CRESSONNIERE

Un village en Normandie

8/ Histoire de 1939 à 2000 1/4

Bienfaite, présentation

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Dernière mise à jour le :
Dimanche 25 Novembre 2001
23h30

 

Les commentaires entre crochets [...] sont de l'auteur. Le reste du texte provient des archives du Calvados ou de nombreux témoignages dont je remercie leurs auteurs.

Aux Archives du Calvados : 587 EDT 23/5 et 23/6 ; 587 EDT 24/8 ; 587 EDT 25/2 ; 587 EDT 37/2 ; 2MI-DM 393 et 394


1939
[La vie continue au village, presque comme si rien de grave ne se préparait.]

Considérant que l'interclasse de 11h30 à 13h est insuffisante aux élèves et aux maîtres pour prendre convenablement leur repas, le nouvel horaire d'après midi est fixé de 13h30 à 16h30.
En Mai, l'organisation de la défense passive oblige d'établir la liste des capacités d'accueil des personnes en cas d'évacuation de la capitale et des régions menacées de bombardement ainsi que les locaux habitables et non habitables.
En Juillet, Le maire invite M Fauquet à procéder à l'élagage de ses haies bordant les chemins vicinaux.

La seconde guerre mondiale.
Le 1er Septembre l'ordre de mobilisation générale est proclamé, les hommes partent rejoindre leur affectation. En Décembre le conseil municipal affirme sa sympathie aux mobilisés de la commune à l'occasion des étrennes en leur adressant un mandat de 20F.

1940
Depuis 1926 le recensement des chevaux pour une éventuelle réquisition militaire est tenu à jour. Le nom, le sexe, l'âge, la couleur de robe etc.. de nos amis équins répondant aux critères de sélection y sont mentionnés. Il n'y a pas de registre en 1941. Le dernier registre bilingue allemand/français, simplifié, sera établi en 1942. Voici la copie du registre de 1940. Le nombre réel de chevaux sur la commune est plus important que celui figurant sur le registre. Par exemple, les chevaux de la laiterie Lanquetot, des Percherons et des Bretons, n'y figurent pas.
RECENSEMENT DES CHEVAUX
REGISTRE OUVERT LE 1er JANVIER 1940
Nom Prénom Situation adresse nombre
Allaume Emile cultivateur le Mannetoc 3
Berthelot Albert propriétaire st Maur 1
Bessin Maurice négociant le bourg 1
Veuve Bessin Gaston propriétaire st Maur 1
Boucher Isabelle cultivatrice le coudray 1
Deshaies Louis cultivateur launay 2
Guyot Charles cultivateur croix Floquet 2
Huette Albert cultivateur le coudray 1
Ledos Alfred propriétaire le bourg 1
Leménager Roger cultivateur st Maur 1
Petit Georges cultivateur le coudray 1
Prevost Léon cultivateur st Maur 1
Ruffray Gustave cultivateur le coudray 1
Thomas Paul propriétaire st Maur 1
Lanquetot Maurice industriel le fossard 8
Robillard   industriel st Maur 1
Butier Joseph   la balletière 1
Augustin Edmond   st Maur 1
Total : 18   Total : 29
[La seconde guerre mondiale va donner le coup de grâce au cheval de travail ou de combat. La machine et le moteur vont prendre la relève, rupture technologique décisive d'une alliance homme - cheval qui durait depuis plusieurs millénaires.]
Le conseil municipal se réunit en Mars pour régler les questions courantes. La prochaine réunion n'aura lieu qu'en Octobre.

Juin. Le pont du chemin de fer sur le ruisseau de La Cressonnière est gardé, sur ordre de la préfecture, par une sentinelle sans arme, désignée parmi les habitants mâles de Bienfaite. Cette garde bizarre cessera un peu avant l'arrivée des Allemands.

L'exode.
Est-ce pour obéir aux ordres du gouvernement? Est-ce par crainte patriotique d'avoir à vivre sous le joug allemand? Peur légitimée par les biens mauvais souvenirs laissés par l'occupation allemande dans le nord de la France entre 1914 et 1918. Cédant à la panique ambiante, à la peur communicative, plusieurs familles Bienfaitoises partent en exode.
Donnant l'exemple, Maurice Lanquetot abandonne sa mairie, son usine, et décide d'évacuer sa famille. Il met tous les camions disponibles de son entreprise à la disposition des habitants désirant fuir. Le convoi ainsi formé se dirige en un premier temps vers Isigny-sur-mer. C'est alors que l'ordre est donné par les autorités françaises, aux réfugiés originaires du Calvados, d'avoir à se diriger vers la Creuse! Avançant à petite vitesse sur des routes encombrées, dans une indescriptible pagaille, sans possibilité de trouver du carburant, les camions seront vites rattrapés et dépassés par les colonnes motorisées allemandes.
La décision est prise alors de rentrer à Bienfaite. Certains camions seront mitraillés, il n'y aura pas de blessé. Le retour des familles évacuées s'échelonnera sur plusieurs semaines, très discrètement, au gré des fortunes du hasard et de la débrouillardise.
[Cette panique, conséquence de l'effondrement militaire, montre que les Français n'étaient pas préparés à l'état de guerre. La population normande va se reprendre très rapidement, se montrer courageuse durant l'occupation et même héroïque durant la bataille de la libération.]

André Ruffray de La Cressonnière, mobilisé de 27 ans, est tué le 8 juin devant Mailly-Rénal dans la Somme. Il était marié depuis huit mois seulement. Il repose au cimetière de La Cressonnière.

Mercredi 18 Juin : "«Ils sont là".
Un officier supérieur Allemand s'est présenté au château pour informer les propriétaires qu'ils devaient quitter les lieux à fin de les laisser à la disposition de la Wehrmacht, la réquisition étant effective dans quelques jours. M et Mme de Noinville étaient absents, lui mobilisé, Madame avait préféré ne pas rester seule pour l'arrivée des Allemands. Le château sera utilisé pour cantonner la troupe. Les officiers sont logés chez des particuliers mais prennent leurs repas au château avec leurs hommes. Le chalet Launay sera lui aussi réquisitionné. La famille de Noinville habitera durant la durée de la guerre dans une petite maison, à coté de l'église, faisant partie des dépendances du château.
La Wehrmacht, l'armée régulière, se maintiendra à Bienfaite jusqu'en Août 44 quasiment sans interruption. Occupation pesante pour un petit village, mais peut être évitera-t-elle d'avoir à subir d'autres corps d'armes de plus sinistre réputation. Elle explique aussi que les Normands seront, en grande majorité, plus "anglophiles" que "vichyssois".

Bienfaite à l'heure allemande.
Dès le 27 Juin à midi précis il faut avancer les horloges d'une heure. Même l'heure officielle devient allemande. (L'heure allemande avait donc deux heures d'avance sur le soleil, comme notre actuel horaire d'hiver.) Ces messieurs fixent le cours du change : 1 reichsmark = 20 francs. Beaucoup d'officiers possèdent un cheval et réquisitionnent fourrage et pâtures pour leurs montures.

L'envahissement de la commune inaugure une cohabitation forcée de quatre années. Ce qui frappe d'emblée c'est la tenue et la discipline allemande :
"- Les soldats saluaient les officiers! ". Quel contraste au débraillé des soldats Français en déroute. Pour des Normands qui, traditionnellement, aiment l'ordre, la propreté, la comparaison est douloureusement ressentie. Chez ceux qui ont hébergé des officiers les mots "correct, poli" reviennent sans cesse.
" - Il retirait ses bottes avant de monter à l'étage".
"- Ho! Pas tous
! "

On ne les aime pas "les boches". On les détestait d'autant plus qu’on était obligé de les tolérer. Dans leurs rapports inévitables avec l'occupant, les Bienfaitois, s'ils doivent s'incliner devant la force, ne vont pas pour autant s'abaisser. Ils emploient une expression qui revient souvent : "On ne leur avait pas demandé de venir". Elle explique bien, dans ces circonstances, la cause de la distance souriante et polie que les calmes Normands savent si bien utiliser à bon escient, quand quelque chose ne leur plaît pas.
Cette paisible population, travailleuse avant tout (la laiterie Lanquetot fonctionne 24h sur 24, 365 jours par an), va imposer le respect. De fait, on ne pourra citer à son encontre aucun acte de maltraitance des autorités militaires occupantes de Bienfaite.

La vie continue.
Pour pallier au manque de carburant automobile, les camions Lanquetot de ramassage du lait sont équipés de gazogène à bois.
Octobre. Les fournitures scolaires ont subi une hausse très importante. L'aide aux élèves indigents est portée de 5 à 7F par mois et par élève. Par suite de la pénurie de charbon, le bois de chauffage a lui aussi subi une hausse importante. Les crédits prévus pour l'entretient des bâtiments sont affectés à ces dépenses nouvelles. M le comte de Noinville offre un terrain de jeux dans ses bois de Pasbées au lieu dit la clairière.
En Décembre s'organise "Le bol de lait". Un local est affecté à cet effet et servira en même temps de réfectoire à la cantine de l'école.
Par circulaire préfectorale, la commune est taxée et doit effectuer un don de 455F (1F par habitant) destiné au "Secours aux populations civiles".

1941
Le maire donne un avis favorable au rattachement de Bienfaite à l'abattoir d'Orbec.
Depuis le recensement d'août 1940, la mise en application des cartes d'alimentation provoque un surcroît de travail qui incombe aux maires depuis l'armistice (elles existeront jusqu'en 1948). L'indemnité du secrétaire de mairie est revue à la hausse.
Les épouses de prisonnier qui le désiraient ont trouvé un emploi à la laiterie : "Monsieur Maurice (Lanquetot) n'aurait pas laissé une famille sans ressource".

L'implantation allemande à Bienfaite est importante.
Le château devient Quartier Général où travaillent plusieurs officiers supérieurs. Il tient lieu de Kommandantur.
Les officiers logent chez les habitants réquisitionnés pour cela, les soldats au château et ses dépendances.
Des officiers feront venir des meubles du château pour améliorer leur confort. Le château sera ainsi dépouillé d'une grande partie de son ameublement. Peut être aussi pour de petits trafics ?
On peut imaginer aussi que le château livré aux militaires allemands durant quatre années fut retrouvé par ses propriétaires à la libération dans un état lamentable.
Des planchers furent utilisés pour faire du feu dans les cheminées. Le comte de Noinville ne récupérera jamais l'ensemble de ses meubles.

Devant la grille d'entrée, la sentinelle dans sa guérite aux chevrons aux trois couleurs noir, sang et or. Tous ceux qui ont monté une garde savent qu'une faction de deux heures c'est long! A quoi pense-t-elle cette sentinelle placée à vingt mètres du monument aux morts de 14/18? Songe-t-elle que la guerre se termine souvent bien mal pour les simples soldats?
L'occupant est affublé de sobriquets divers. Les feldgendarmes qui portent un collier métallique ont comme surnom "vaches primées".
Les jeunes recrues de la Wehrmacht sont à l'entraînement : exercices, marches, manœuvres variées dans les champs ou dans les bois. Elles partiront en Avril vers une "destination inconnue" [probablement vers le futur front russe].

Décembre. Répartition des pommes de terre : Vu la circulaire préfectorale abattant de 20% le nombre d'ayant droits, le maire établit le tableau de 35 cartes de ravitaillement à supprimer. Les difficultés d'approvisionnement en nourriture ne feront que s'aggraver. Une autre circulaire préfectorale fait obligation, dans chaque commune, de créer un "Comité consultatif local d'éducation générale et sportive", se réunissant par trimestre.

1942
Changement de maire.
Février. Le conseil municipal "adresse à M Lanquetot Maurice l'hommage de sa profonde sympathie, lui conserve toute son estime et lui manifeste ses vifs regrets de le voir quitter ses fonctions qu'il exerce avec tant de compétence depuis 35 ans".

Etat Français
Préfecture du Calvados, le préfet

Vu l'article 5 de la Loi du 16 novembre 1940 relatif au pouvoir de substitution de l'autorité supérieure.
Vu l'arrêté du 5 janvier 1942 de M le Ministre de L'Intérieur régissant [?] M Lanquetot Maurice de ses fonctions de maire de Bienfaite.
Vu en date du 21 janvier 1942 la démission de l'intéressé.
Vu la proposition du préfet de Lisieux;
Arrête

Article 1er. M Louée Marcel, actuellement adjoint est désigné en qualité de délégué pour remplir les fonctions de maire....
Fait à Caen le 2 novembre 1942.

Un autre arrêté déclare M. Maurice Lanquetot démissionnaire d'office de ses fonctions de Conseiller d'arrondissement d'Orbec.

[Le cumul de fonctions, maire et chef d'entreprise, devient difficile pour M Lanquetot. En tant que maire il est représentant et exécutant d'une administration préfectorale de plus en plus directive. En tant que chef d'entreprise fournisseur de produits alimentaires, il subit les pressions de cette administration. Devant la pénurie croissante de tout ravitaillement les solliciteurs sont de plus en plus pressant, y compris et surtout l'occupant. Pour éviter une accusation de partialité et en redevenant seulement entrepreneur, M Lanquetot coupe tout lien avec "la politique".
Les services officiels du ravitaillement sont considérés comme responsable de la diminution des rations. Les cultivateurs sont également la cible des citadins : on les accuse de vendre leur production aux trafiquants du marché noir ou aux soldats allemands. On s’en prend aux parisiens qui viennent s’approvisionner dans la région, accusés de faire monter les prix.]


Mars. La loi du 23 novembre 1940 oblige les communes à aménager un terrain de sport. [C'est l'application du thème vichyste de la régénération de la nation par l'exercice physique.] Le coût en est évalué à 74.550F dont 80% à la charge de l'état. Cette participation diminuera ensuite à 60%. A ces conditions, les finances de Bienfaite ne peuvent subvenir à une telle dépense.
Considérant qu'il y a lieu de reprendre la tradition de récompense de l'élève en fin d'année scolaire, le conseil décide de l'octroi d'un livret de caisse d'épargne, ce qui aura l'avantage d'initier l'enfant à placer les petites sommes qu'il reçoit régulièrement.

Juillet. Le service du travail obligatoire (STO) s'applique à tous les jeunes Bienfaitois de la classe 42 qui sont convoqués à Caen pour recensement et recevoir leur affectation en Allemagne. Plus tard, les jeunes des classes 43, 41,40, travaillant dans l'agriculture ou dans les fromageries, seront dispensés du STO.

Suite à deux sabotages meurtriers commis par un groupe "Front National" (communiste) sur le train de permissionnaires Cherbourg - Maastricht, les Allemands font garder la voie ferrée par des civils Français réquisitionnés. Cette garde durera plusieurs semaines. Des habitants de Bienfaite y participeront à Saint-Mards-de-Fresne. Ce type d'attentat terroriste, véritables assassinats, dont on ne perçoit pas les effets sur la machine de guerre ennemie, est désapprouvé par la population normande.

1943
Roger Lanquetot, mobilisé comme officier, a été fait prisonnier. Il sera libéré en 1943 en sa qualité d'ingénieur agronome. [Officiellement l'ennemi se préoccupait de voir la production agricole française péricliter.]
Roger Lanquetot est Lieutenant de louveterie. C'est à ce titre qu'il organisera des chasses au gros gibier pour des officiers Allemands auxquelles participent des civils Français armés. Est-ce là la véritable raison de sa libération anticipée ? N'allons pas jusque là ! Ainsi, ces officiers se détournaient des ordres supérieurs de l'État-Major leur enjoignant de construire avec acharnement le mur de l'atlantique pour se livrer à leur loisir favori !

Le budget primitif est fixé à 106.950F. Le traitement du secrétaire de mairie passe à 12.000F. Un poste d'appariteur est créé.
Juin. Session budgétaire du conseil municipal. Ce sera le dernier conseil sous l'occupation.

La Wehrmacht organise soigneusement la rotation des régiments. Bienfaite reçoit désormais essentiellement des unités de retour du front de l'Est mises au repos en Normandie. Les unités sont identifiées administrativement par des numéros à six chiffres. Ce brassage continuel d'unités vise aussi à rendre plus difficile leur repérage par les services de renseignements.

Les réquisitions.
Une partie des locaux de l'usine de tissage Martin, réquisitionnés, sont utilisés par les Allemands comme atelier de premier échelon de maintenance mécanique. Ils ont fait venir des machines outils, des postes de soudure, pour les réparations et transformations de leurs matériels.
L'autorité militaire d'occupation réquisitionne parfois les habitants, par l'intermédiaire du maire, pour des corvées diverses. [La Wehrmacht est à son tour touchée par les restrictions de carburants.] Ainsi, Roger Leménager se trouve requis civil toute une journée avec sa charrette et son cheval pour apporter de Lisieux à Bienfaite... des ballots de vieux chiffons." Le maire y réquisitionnait souvent les mêmes! " se souvient Roger. [Ce sentiment, que rien ne vient étayer, explique pourquoi M Loué ne se représentera pas aux élections de 1945.]

Un jour un side-car allemand se présente à la ferme de Gustave Ruffray pour une réquisition. Devant un refus polis mais ferme le soldat allemand sort son pistolet et le pointe en direction de Gustave. Ce dernier est un ancien combattant de 14/18 et ancien prisonnier de guerre. Il a passé de nombreux mois en captivité en Allemagne où il a appris quelques mots de la langue de Gœthe. S'exprimant en allemand, Gustave Ruffray explique alors calmement au jeune soldat que durant sa captivité aucun soldat allemand n'avait osé braquer son arme sur lui. Décontenancé, après un instant d'hésitation, le soldat a rengainé son arme et est parti sans demander son reste.

Une fois, les Allemands amenèrent 80 vaches, réquisitionnées et destinées à l'abattoir, dans une petite cour de quelques ares au Mannetoc. La garnison de Bienfaite saisit l'occasion pour améliorer son ordinaire et organisa la traite de ces 80 bêtes, la fabrication de crème et de beurre. La fête ne dura pas longtemps, car les pauvres animaux parqués dans un champs trop petit n'avait plus rien à manger dès le soir du premier jour, et le troisième jour ne donnèrent plus une goutte de lait! Déception des militaires qui décidèrent alors le départ du troupeau vers l'abattoir.

Un autre petit jeu de cache cache avec les réquisitions de l'occupant consistait à déplacer les chevaux jusqu'en des picanes perdues vers St Germain-la-Campagne lorsque qu'une réquisition était annoncée sur Bienfaite. Le trajet inverse s'effectuait lorsque la réquisition s'annonçait à St-Germain-la-Campagne.

Une autre précaution consistait à cacher soigneusement sa bicyclette et à conserver un vieux clou rouillé quasiment inutilisable bien en évidence devant la maison. Au cas où !

Des mongols !
Une unité de FLAK (défense contre avions) a pris position dans les bois, près de la motte castrale, en bordure de vallée. On peut chiffrer de quelques dizaines à plusieurs centaines d'individus la présence militaire allemande à Bienfaite selon les époques. Les troupes sont aussi plus mélangées. On verra des groupes de "Mongols" stationner avec leurs chevaux dans les champs de Bienfaite.

Pénuries et débrouille.
Moins difficile qu'en ville, le ravitaillement en nourriture reste une préoccupation. Savon, sel, allumettes, médicaments, vêtements, chaussures, sont introuvables. Le troc et les solidarités familiales et villageoises aident à faire face. Bienfaite, pays producteur de denrées rares, (lait, élevage) était avantagé dans les échanges de marchandises.
De menus travaux de lavage et repassage pour les officiers sont effectués par des Bienfaitoises contre du pain gris en boule de l'armée allemande.
Il n'y a pas de sirène à Bienfaite. Les Bienfaitois, contrairement aux habitants des villes, ne connaissent pas les "alertes aériennes". Ils écoutent sans broncher le vrombissement des forteresses volantes. Par contre ils sont soumis au couvre-feu et doivent, le soir venu, obturer les fenêtres pour cacher la lumière. Des patrouilles cyclistes allemandes sont chargées de faire respecter ces consignes.

Y a l'feu !
24 avril 1943.
Selon le dicton "quand il y a le feu on ne regarde pas qui vous tend un seau d'eau", un incendie à la laiterie Lanquetot va offrir l'opportunité au commandant militaire allemand de se livrer à bon compte à une petite opération de propagande. Les militaires disponibles viennent prêter la main aux personnes formant des chaînes entre la rivière, où l'eau est puisée, et la pompe de l'usine.
L'incendie commencé vers une heure du matin, fut circonscrit vers onze heures. Tout le bâtiment de 800 mètres carrés fut anéanti.
Purent être sauvés, les quatre chevaux qui se trouvaient dans l'écurie, des automobiles, des appareils de pasteurisation.
Furent détruits de grande quantité de beurre entreposés dans des frigos.

1944
Un adolescent issu d'une famille nombreuse très modeste, a succombé à la propagande de Vichy et a choisi de s'engager dans la "Division Charlemagne". Quelques mois après son incorporation, il revint en permission parader, pour lui comme une revanche sociale, dans son uniforme noir et chemise blanche. Il ne reverra jamais Bienfaite et est considéré comme disparu (mort sur le front de l'est ou fusillé en 1945, on ne sait pas).

Désiré Crespin, ouvrier agricole, fanait (ou soignait ses bêtes?) dans un champ quand il fut tué net par une balle perdue (ou un éclat d'obus) provenant d'un combat aérien. Malgré la guerre il faut bien continuer à soigner les bêtes. Les travaux des champs ne s'arrêteront pas. La traite des vaches s'effectue à cette époque manuellement deux fois par jour ou trois fois pour les partisans des anciennes méthodes.

Mai. Bernard Neuville, de la classe 39, après un an de "camp de jeunesse", avait été embauché comme chauffeur par Maurice Lanquetot.

[31 juillet 1940 : Le général de la Porte du Theil est nommé par décret, commissaire général chargé du regroupement des jeunes démobilisés, soit 86.740 jeunes des contingents 39/3 et 40/1. Il forme ce qui fut initialement appelé "les camps de jeunesse", puis "les groupements de jeunesse" et enfin "les chantiers de jeunesse". Le décret signé par Pétain et Weygand stipule que les obligations militaires des jeunes de la zone libre sont remplacées par un service de six mois dans des groupements de jeunesse sous l'autorité du ministre de la Famille et de la Jeunesse.
1er février 1941 : Les jeunes appelés de 1940 sont libérés des chantiers de jeunesse. Parmi eux, environ 50.000 restent en zone libre et 40.000 rejoignent la zone occupée.]


Le camion à gazogène de la laiterie Lanquetot circule de ferme en ferme dans toute la région. Il assure les transports divers pour les besoins de la laiterie. Même les Allemands connaissent les véhicules Lanquetot et ne les contrôlent plus.
Ce qui permettra à Bernard de réceptionner à Verneusses cinq aviateurs Américains, dont quatre officiers, d'une forteresse volante tombée sur Saint-Germain-d'Aunay, puis de les transporter à Notre-Dame-de-Courson ou il les confiera dans les mains sûres d'un réseau de la résistance. Ce transport clandestin s'est effectué à l'insu du chef et du patron. C'est la raison pour laquelle le trajet ne s'est pas réalisé d'une seule traite, mais en plusieurs étapes étalées sur deux journées, en passant par Bienfaite, puis Montreuil-l'Argillé et enfin en repassant par Bienfaite. Les Américains sont habillés en civil. En revenant de Montreuil, sur la petite route d'Orbec à Bienfaite, le camion doit se garer sur le bas-côté pour laisser passer une section de soldats qui marchent en chantant.
Les aviateurs Américains ne seront pas capturés et rentreront, via l'Espagne, en Angleterre le 17 Juin 1944. En 1947 Bernard Neuville recevra un diplôme de reconnaissance signé par le général Eisenhower.
Emmanuel Huille a écrit le récit détaillé de cette équipée dans la revue Le Pays d'Auge n° de Mai/Juin 2004.

AVIS :
Toute personne de sexe masculin qui aiderait, directement ou indirectement, les équipages d’avions ennemis descendus en parachute ou ayant fait un atterrissage forcé qui favoriserait leur fuite, les cacherait ou leur viendrait en aide de quelque façon que ce soit, sera fusillé sur le champ.
Les femmes qui se rendraient coupable du même délit seront envoyées dans des camps de concentration situés en Allemagne.
Les personnes qui s’empareront d’équipages contraints à atterrir ou de parachutistes, ou qui auront contribué par leur attitude à leur capture, recevront une prime pouvant aller jusqu’à 10.000 francs.
Dans certains cas particuliers, cette récompense sera encore augmentée.
Paris le 22 Septembre 1941.
Der Militärefehlshaber in Frankreich.
Von Stülpnagel Général der Infanterie.

Des avions alliés de reconnaissance survolent Bienfaite la nuit et lâchent des fusées éclairantes qui descendent lentement, suspendues à un parachute, probablement pour prendre des photos ou pour attaquer une éventuelle concentration allemande. Cette préoccupante reconnaissance nocturne n'est certainement pas un hasard. Elle indique que l'état-major des alliés a un temps considéré Bienfaite comme une cible potentielle.
Il y a des Allemands partout. De nombreux dépôts de munitions sont dissimulés à droite et à gauche, dans des vallons, dans les bois, dans les chemins creux et principalement dans le bois Pabées, souvent à proximité des habitations.
Des jeunes gens de la commune, encouragés en sous main par des responsables de réseaux de résistance, ont envisagés un moment de faire sauter à la dynamite ces dépôts de munitions. Fort heureusement ils en ont été dissuadés par des personnes plus âgées en leur expliquant quels dégâts considérables au village seraient provoqués par l'explosion de ces tonnes de munitions.
Tous pressentent que des événements sérieux se préparent.

6 Juin.
L'intense activité aérienne, le bruit sourd de la canonnade, l'attitude des Allemands, donnent corps à la rumeur : "Cette fois ça y est!" (c'est le débarquement). C'est un sentiment de joie et d'espoir. Beaucoup sont persuadés que les Américains seront là dans deux à trois jours, une semaine au plus.
Sur ce point ils se trompent et la désillusion va être vive car il faudra attendre encore deux mois avant de voit les troupes alliées arriver en Pays d'Auge.

Le débarquement du 6 juin est souvent compris comme l'évènement libérateur de la Normandie toute entière. Il n'en n'est rien. Honfleur n'est libéré que le 25 août, le Havre fin septembre.
Après le 6 juin la concentration des troupes allemandes s'accompagne de réquisitions (chevaux, bovins), d'exactions et de massacres. Du 6 juin au 25 août le Pays d'Auge reste sous l'Occupation et le régime de Vichy. Les juifs, les résistants sont toujours arrêtés, la police et la milice de Vichy, la Gestapo, répriment, déportent et exécutent. A Lisieux le Sous-préfet de Vichy reste en place jusqu'a fin août, comme la presse collaborationniste.

M Maurice Lanquetot est décédé la veille. La cérémonie d'enterrement de ce matin est très abrégée. Par précaution, les écoliers sont renvoyés chez eux, l'école est fermée jusqu'à nouvel ordre. Les plus grands sont ravis de ces vacances supplémentaires.
Au soir on peut entendre les déflagrations des bombes qui tombent sur Lisieux. La nuit la lueur de l'incendie de cette ville effraie les Bienfaitois qui ne peuvent encore s'imaginer l'ampleur des destructions (entre 700 et 1.000 morts pour une population de 15.000 habitants). On sera vite informé cependant, car dès le lendemain une dizaine d'habitants de Lisieux, désormais sans logement, trouvent refuge à Bienfaite. D'autres suivront. Emportés par le tourbillons des flammes du gigantesque incendie, des documents de la sous préfecture atterrirons à Bienfaite.
Après le 6 Juin, Bienfaite verra défiler vers l'ouest les convois militaires allemands avant leur transfert vers le front. L'espérance d'une libération rapide s'estompe. La réalité est tout au contraire une bataille sanglante, dévastatrice...et incertaine.
La collecte des bidons de lait pour la laiterie Lanquetot s'effectue en voitures à cheval. Elle se poursuivra malgré l'aviation alliée qui tire sur tout ce qui ressemble à un matériel militaire. Pour se faire reconnaître, le conducteur de la charrette agite un drapeau blanc. Le plus extraordinaire c'est que ce système a fonctionné puisqu'il n'y a pas eu à déplorer d'accident chez les collecteurs!.

Le 13 juin Pierre Lefrançois est mortellement blessé par arme à feu. Faute de soins appropriés, l'hôpital de Lisieux est hors service après les bombardements du six au soir qui feront des milliers de victimes, il décédera trois jours après dans d'horribles souffrances.

Pierre Lefrançois faisait partie du réseau Jean-Marie Buckmaster du SOE britannique.
Une action d'épuration est menée par le groupe de Notre-Dame-de-Courson contre la "femme Vannier" espionne au service de l'Allemagne d'origine soi-disant alsacienne, qui s'était fixée dans le pays depuis quatre ans.
Hélas, faute de détermination des apprentis résistants c'est elle qui tua Pierre Lefrançois et elle réussit à s'échapper.
Le manque d'expérience des jeunes gens, pas du tout préparés à la vie clandestine et à la lutte armée, explique peut-êtte les piètres résultats du maquis.


Extrait de : Un réseau Normand sacrifié. Manipulations anglaises sur un groupe de résistants infiltré par les Allemands. Par MarieJosèphe Bonnet. Editions Ouest-France.

On apprendra plus tard que Georgette et Pierre Lefrançois avaient recueilli sous le faux prénom d'Henri, entre 1942 et 1945, un enfant d'origine juive. Pierre Lefrançois a été considéré comme mort pour la France et son nom figure sur le monument aux morts de Bienfaite. Lire le récit détaillé dans la rubrique "Les gens d'ici".

Le six Juillet l'aviateur Anglais Robert Blair est tué au dessus de La Cressonnière où il est enterré le lendemain. (voir récit).

Ils sont arrivés avec leurs charrettes sur les quelles s'entassaient matelas, ballots de linge, batterie de casseroles brinquebalant. Femmes, enfants quelques hommes âgés, 42 réfugiés de la plaine de Caen trouvent l'hospitalité à la ferme de M Gustave Ruffray au Londes. Tables et bancs pour les repas en plein air, couchage improvisé, tous prêtaient la main à l'ouvrage.
Comme si ils n'étaient pas assez nombreux au Londes, vers le mi-août, des membres de la famille Ruffray venant de Grand-Camp arrivent en amenant leurs vaches. Les pauvres bêtes sont exténuées après ce trajet de plus de 25km effectué d'une seule traite par les petits chemins creux pour éviter les patrouilles allemandes. Pas question de mélanger ces bêtes fatiguées avec le troupeau de la ferme, des bagarres éclateraient. Il a donc fallut improviser des enclos de fortune, le temps que les nouvelles arrivantes se requinquent. Joyeuse pagaille à la ferme des Londes !
Fin août, après avoir longuement remercié leurs hôtes, les réfugiés de Caen repartiront vers leurs communes d'origine. Les hommes avaient au préalable effectué, à bicyclette, des missions exploratoires pour évaluer les dégâts sur leurs exploitations. Tous étaient revenus le coeur serré; les dégâts étaient immenses, cheptel tué, bâtiments endommagés ou complètement détruits. Sans compter le danger permanent des mines, bombes et obus non explosé.

Un avion Américain en difficulté lâche, tout près du bourg, une grosse bombe qui heureusement n'explosera pas. Plusieurs bombes ou obus sont tombés sur le territoire de Bienfaite durant ces derniers mois de guerre, cela est certain. Actions programmées ou accidentelles ? Les témoignages sont confus et il est difficile de compter précisément ces bombardements qui au final n'ont heureusement causés aucune victime et peu de dégât matériel.
Il tombe aussi du ciel des réservoirs supplémentaires que les avions larguent au hasard lorsqu'ils sont vides. Plus tard ils serviront aux gamins du village à fabriquer des bateaux pour 'naviguer' sur l'Orbiquet.

Au lieu dit Saint-Maur, en Août 44, les cours plantées de pommiers serviront à dissimuler une compagnie de la Wehrmacht. Cette unité, composée de réservistes de plus de 50 ans et de jeunes garçons de 16 ans (certains, terrorisés, pleuraient "mama"), partait le soir dans 14 camions et revenait se dissimuler à l'aube. Ce va et vient durera quelques jours. Un matin, seulement 3 camions revinrent : "Kamerads kaputts". Les survivants rassemblèrent le matériel et quittèrent Saint-Maur dans la journée.

La libération.
Extraits du "P'tit journal du canton" n° de juin 2014.

Dès le 7 juin à Orbec, à 7h un combat aérien provoque la destruction d'une maison à la Longueville et vers 9h le bombardement d'un convoi entraîne la chute de bombes, qui par chance n'explose pas sur des maisons rue Grande, sur l'église où se déroulait la répétition de la communion solennelle. (Souvenir de M Cussy.)
Le 5 août des bombes visant un convoi de quarante camions tombent sur Orbec. Elle font trois morts sous les décombres de deux maisons de la rue Croix aux Lyonnais. Leur dégagement sera rendu difficile par le passage en continu de convois dans la rue Grande. (Souvenirs de M Maurey)
Les bourgs et la campagne sont soumis aux mêmes danger. La Folletière reçoit des bombes le 8 juin; Meulles le 11; Friardel le 12; La Vespière le 23.
Au moins une vingtaine d'avions, dont quinze allemands, s'écrasent dans les environs d'Orbec. Six aviateurs alliés seront recueillis par la résistance, conduits à Livarot et libérés par les anglais le 19 août.
Le 23 août la population aurait pu se croire définitivement libérée à 15h quand le drapeau français est placé sur la carrière de La Vespière [Lire récit de Marie Du Merle.] Mais las allemands continuent de riposter avec des batteries installées près de la route de Bernay vers campaugé, à la limite de St Germain-la-Campagne. (Souvenirs de M Aubry).
Le clocher de Notre Dame reçois huit obus. Deux allemands sont débusqué et tués dans le cimetière. Dans l'après-midi cinq incendies se déclarent, maîtrisés avec courage par le chef de gare d'Orbec, René Haye, membre du réseau Jean Marie. Le soir on déplore la mort de deux orbecquois tués par des éclats d'obus : Henri Lesieur rue des Bains et Joseph Lebon à Loraille.
Dix huit Canadiens sont tués dont huit au bas de la Cavée Lemancel et de la route de Livarot.


Non mentionné ci-dessus, n'oublions pas Adolphe Saint, résistant tombé le 22 août 1944 à Orbec.

La canonnade se rapproche. Les troupes sédentaires font leurs bagages.
C'est au tour de l'orgueilleuse Wehrmacht de connaître la déroute. Le général commandant le PC de Bienfaite était logé dans la dernière maison après l'école, route du Mannetoc (chez Mme Pouppard). Il était gardé dans les derniers jours par un tank qui avait pris position dans le jardin. Avant de prendre la fuite dans un véhicule léger, plus rapide persiflent les moqueurs, le général fera détruire par explosifs le char qui restera planté là dans la mare de longs mois avant de finir à la ferraille.

Des troupes disparates en fuite retraitent en direction de l'Allemagne, traversent Bienfaite utilisant les véhicules les plus disparates et les plus ahurissants, emportant le plus souvent un dérisoire butin de guerre.
A Orbiquet, raconte un témoin, dans la route qui monte vers St Germain-la-Campagne, les équipages, véhicules de toutes sortes montent la côte à deux et même parfois trois de front dans une bousculade indescriptible, avec cris, jurons et menaces. C'est une fuite éperdue vers la Seine dans laquelle il n'y a plus de "Kamerad", c'est chacun pour soi.

A partir du Dimanche 20 Août des uniformes noirs de la SS ont été aperçus en grand nombre à Cernay. On craint que ces fanatiques ne se laissent pas expulser sans combattre. Trois chars allemands prennent position près de l'église durant plusieurs heures, canon pointé vers les routes d'accès au bourg.
Les allemands organisent un verrou sur les hauteurs de la rive droite de la vallée de l'Orbiquet pour ralentir l'avance des Alliés vers la Seine.

Quelques uns, conseillés par les anciens de 14-18, ont creusé une tranchée près de leur habitation pour s'y mettre à l'abri. Quelques autres, au fossard, ont la chance de posséder une cave creusée dans la roche que les propriétaires partagent avec les amis ou les voisins. La moitié des habitants du Bourg vont coucher le soir dans les trous et grottes (anciennes carrières) de la Balletière, voire y passent la journée complète lorsque les combats vont se rapprocher. D'autres se contentent de se terrer chez eux en disposant des matelas le long des murs.

Le Mardi 22 Août, à partir de 15 heures, Orbec est bombardé par l'artillerie allemande, où une cinquantaine de maisons seront détruites ou très endommagées. (voir récit de Marie Du Merle.) Les sapeurs Allemands ont dynamité, juste avant leur départ, tous les ponts sur l'Orbiquet entre Lisieux et Orbec. Celui de Bienfaite sautera à l'aube de ce 22 Août. Les charges placées sous le deuxième pont, sur le canal de décharge, ont fait long feu et pourront être désamorcées par le génie canadien.
La petite rivière l'Orbiquet, aussi modeste soit-elle, constitue cependant un obstacle infranchissable pour des véhicules à roues ou chenillés. Le pont dynamité sera remplacé en quelques heures par un pont provisoire mobile, lui même remplacé ultérieurement par un pont Bailey.
Le très antique gué Launay (peut être pré-gaulois) est aussi utilisé par les colonnes militaires de 1944 !
Il pleut toute la nuit.

Trois divisions canadiennes, formant le IIème Corps Canadien, marchent sur Orbec.

Les arrières gardes allemandes couvrent le franchissement de la Seine.
Dimanche 20 août 1944, alors qu’ils viennent de libérer Livarot, les blindés de la 7th Armoured Division du Major General Verney s’avancent sur la route d’Orbec ; la 22nd Armoured Brigade doit s’assurer du passage sur la Touques à Notre-Dame-de-Courson.
Mais à la sortie est de Livarot, la route s’élève progressivement jusqu’à la forêt où sont embusqués les Allemands. Au nord, les Daimlers du 11th Hussars sont à l’entrée de Fervaques, le pont sur la Touques est intact ; avec le renfort des chars et des fantassins de la 22nd Armoured Brigade, Fervaques est investi sous la pluie battante ; une contre attaque nocturne de la 21. Panzerdivision est repoussée.
Sur l’aile droite, la 5th Infantry Brigade du Brigadier W. J. Megill se dirige vers Orbec, au cours de la journée du 22 août, le régiment The Queen’s Own Cameron Highlanders of Canada se heurte aux Allemands.
Des unités du groupe de reconnaissance de la Frunsberg sont encore dans le secteur d’Orbec et s’accrochent aux hauteurs. Le 23 août, le 8th Reconnaissance Regiment de la 2nd Infantry Division entre dans Orbec par le nord ; avec l’appui du South Saskatchewan Regiment, la ville est libérée par les Canadiens dans l’après-midi.
Les arrières gardes allemandes se replient en couvrant le franchissement de la Seine par les armées en retraite ; Saint-Martin-de-Bienfaite-la-Cressonnière est libéré.
© Sources : Opération Paddle par Eddy Florentin, Churchill’s Desert Rats par Patrick Delaforce
http://www.normandie44lamemoire.com/saint-martin-de-bienfaite-la-cressonniere/


Mercredi 23 Août. A l'aile droite, la 4ème Division Blindée canadienne fera mouvement par l'est d'Orbec dans l'axe de la nationale 138. Les soldats de l'aile gauche du IIº Corps canadien, la 2ème Division d'Infanterie, s'avancent par la vallée depuis La-Chapelle-Yvon vers Bienfaite et Orbec (7Km), la 3ème Division d'Infanterie par les routes des faîtes.

A l'aube, les Canadiens partent à l'assaut sous les tirs de mousqueterie et d'armes automatiques, bazookas, mortiers et salves de 88 et de 155. Les combats dureront jusqu'à tard dans la nuit. Après six tentatives repoussées, c'est seulement au septième assaut que les Canadiens prendront St-Germain-la-Campagne. Le 24 au matin les allemands retraitent au nord de Thiberville.
Six mille obus furent tirés par les alliés sur un front de cinq kilomètres de large, principalement sur nos malheureux voisins de Saint-Germain-la-Campagne. Six civils Sangerminois furent tués ce jour là.
[Lire la plaquette de Daniel Malherbe sur la libération de St-Germain-la-Campagne.]

Côté allemand ce sont les survivants des 21ème Panzer et 2ème SS Panzer qui mènent ces combats d'arrière-gardes. Le général Feuchtinger commandant la 21ème Panzer estimera dans ses mémoires que, devant Orbec et après les pertes subies dans les combats de la poche de Falaise / Chambois, cette unité était descendue à 70% au-dessous de sa valeur combative. Le 2ème SS Korps était composé des deux divisions 9ème SS et 2ème SS.
[lire "Stalingrad en Normandie" par Eddy Florentin chez Perrin]

Sur le canton d'Orbec seulement, vingt soldats Canadiens sont tués. Combien sont blessés? Leur nombre n'est pas connu. Le rapport de six à dix blessés pour un tué est généralement admis.

Pour montrer la complexité des opérations militaires que ce récit ne peut développer ici, voici la composition de la 2ème Division Canadienne qui passa par Bienfaite :
  • 2e DIVISION D'INFANTERIE

  • 8e régiment de reconnaissance (14th Canadian Hussars)

  • 4e brigade d'infanterie
    The Royal Regiment of Canada
    The Royal Hamilton Light L’Infanterie
    The Essex Scottish Regiment
    Compagnie de la 4e brigade d'infanterie, RCASC
    Atelier de la 4e brigade d'infanterie, RCEME

  • 5e brigade d'infanterie
    The Black Watch (Royal Highland Regiment) of Canada
    Le Régiment de Maisonneuve
    The Calgary Highlanders
    Compagnie de la 5e brigade d'infanterie, RCASC
    Atelier de la 5e brigade d'infanterie, RCEME

  • 6e brigade d'infanterie
    Les Fusiliers Mont-Royal
    The Queen's Own Cameron Highlanders of Canada
    The South Saskatchewan Regiment
    Compagnie de la 6e brigade d'infanterie, RCASC
    Atelier de la 6e brigade d'infanterie, RCEME

  • The Toronto Scottish Regiment (Mitrailleuses)

  • 4e régiment de campagne, RCA
    5e régiment de campagne, RCA
    6e régiment de campagne, RCA
    2e régiment antichars, RCA
    3e régiment de D.C.A. légère, RCA

  • 1re compagnie de parc du Génie, RCE
    2e compagnie de campagne, RCE
    7e compagnie de campagne, RCE
    11e compagnie de campagne, RCE
    Service de transmissions de la 2e division d'infanterie, RCCS
    Compagnie de troupes de la 2e division d'infanterie, RCASC
    Ambulance de campagne no 10, RCAMC
    Ambulance de campagne no 11, RCAMC
    Ambulance de campagne no 18, RCAMC
    Parc de campagne divisionnaire du matériel d'infanterie no 2, RCOC
    Atelier no 2 des troupes d'infanterie, RCEME

Abréviations :
R.C.A. - Artillerie royale canadienne (Royal Canadian Artillerie)
R.C.A.M.C. - Corps de santé royal de l'Armée canadienne (Royal Canadian Army Medical Corps)
R.C.A.S.C. - Corps royal d'intendance de l'Armée canadienne (Royal Canadian Army Service Corps)
R.C.C.S. - Corps royal des transmissions de l'Armée canadienne (Royal Canadian Corps of Signals)
R.C.E. - Corps royal du Génie royal de l'Armée canadienne (Royal Canadian Engineers)
R.C.E.M.E. - Service technique de l'électricité et de la mécanique (Royal Canadian Electrical and Mechanical Engineers)
R.C.O.C. - Corps royal des magasins militaires de l'Armée canadienne (Royal Canadian Ordnance Corps)

Pour plus de détails, consulter le site du Mémorial Canadien Juno Beach de Courseulles-sur-Mer.

Le Jeudi 24 Août et durant plusieurs jours, des convois canadiens, blindés, camions, véhicules divers chargés d'un abondant fourniment, (voir la liste ci-dessus), traversèrent Bienfaite, arrivant par la route de Fervaques ou de La-Cressonnière, en direction de l'estuaire de la Seine et Rouen.
Leur objectif : Dieppe, pour venger leurs camarades morts lors du débarquement manqué de 1942.

Les Canadiens, surtout les Québecquois, sont accueillis chaleureusement mais sobrement. On n'observera pas à Bienfaite les scènes de liesse exubérantes filmées à Paris par les "actualités cinématographiques". L'humiliation de la défaite et de l'occupation est encore vive, il y a trop de morts, trop de destructions pour être vraiment joyeux. Des soldats Canadiens dîneront dans des familles Bienfaitoises. On offre du cidre et parfois du calva, soigneusement dissimulé à l'occupant, les Canadiens en raffolent. Eux offrent les cadeaux rituels, chocolats et cigarettes américaines et en plus un trésor inestimable : la liberté retouvée.

Le 29 Août ce sont les blindés de la division polonaise du général Maczek qui traversent Bienfaite. Une logistique remarquable. Avant les durs combats de la poche de Chambois, c'était seize mille hommes, trois cent quatre vingt chars lourds, quatre cent pièces d'artillerie et quatre mille véhicules divers.
Les véhicules à pneus de cette division empruntent les routes goudronnées par Orbec. Les engins chenillés utilisent les chemins de terre pour préserver leurs chenilles. Après avoir traversés Bienfaite, arrivant par la route de Fervaques, ils tournent à gauche en direction de Lisieux puis à droite vers Courtonne, puis à droite par la Croix de Fer avant de rejoindre St-Germain-la-Campagne.

Le village reprenait espoir mais la guerre n'était pas terminée. Les pensées des familles allaient vers nos prisonniers. Bienfaite a été épargnée par les plus dures batailles qui se sont terminées dans la poche de Falaise à Trun - Chambois, à une bonne trentaine de kilomètres de là. C'est une chance d'avoir évité l'évacuation des habitants et les destructions matérielles massives, même si le château s'est trouvé dégradé par l'occupation : parquets brûlés, coups de fusils dans les murs, mobilier volé.

- " Ces pertes matérielles ne sont rien. Il y eu d'autres pertes que l'argent ne peut réparer : c'est la mort de quatre enfants de la commune, tombés victimes de cette guerre désastreuse. Pour ceux-là, l'on ne pouvait donner qu'un souvenir, l'on ne pouvait que prier pour eux." Cette citation de M Delamarre, maire de Bienfaite, à la fin de la guerre de 1870, peut hélas être reprise mots pour mots en 1944.

La vie amoureuse.
Certains et certaines se crurent obligés de régler par eux-même quelques comptes. Ils le firent, semble-t-il, dans l'assentiment général. Deux (ou trois?) femmes convaincues de relations sexuelles notoires avec les Allemands furent marquées (tondues) en public devant le monument aux morts. Deux de ces dames, dont une épouse de prisonnier, tenaient un café qui était devenu rapidement le lieu de détente préféré des soldats de la garnison de Bienfaite. Elles ne cachaient donc par leur conduite.
De nombreuses mamans ont emmenés leurs enfants à ce spectacle pour les édifier sur les châtiments qui attendaient les mauvais sujets.
Ces deux (ou trois) malheureuses ne furent probablement pas les seules Bienfaitoises à accorder leurs faveurs à des soldats Allemands. Ces femmes eurent l'intelligence d'agir en toute discrétion et de préserver leur secret...et leur réputation !
Si il y eu durant cette période quelques naissances illégitimes, les anciens du village n'ont pas mémoire d'enfant de boche né de Bienfaitoise.
Voir ci-après le retour des prisonniers.

septembre
Rédigés à la demande du Préfet du Calvados, les communes doivent établir un rapport relatant le situation vécue par les communes entre le 6 juin et le 25 août 1944 dans le Pays d'Auge.
Voici le rapport du maire de Bienfaite :

-" J'ai l'honneur de vous signaler que depuis le 6 juin date du débarquement et le 23 août date de notre libération, il y a eu les évènements de guerre suivants :
  • Mitraillage d'avion ayant brisé 8 carreaux d'une fenêtre de classe.
  • Destruction d'un tank près de l'école ayant entraîné le bris de 37 carreaux à l'école et chez une voisine.
  • Destruction d'un pont sur la route. Réparé 2 jours après par les Canadiens. Il a été enlevé avant hier pour les besoins du front.
  • Aucune victime, aucun combat n'ayant eu lieu sur le territoire de la commune, d'ailleurs près de 200 personnes s'étaient réfugiées dans une carrière aménagée à cet effet.
  • 160 réfugiés ont trouvé place dans la commune chez l'habitant.
A Saint-Martin-de-Bienfaite le 12 septembre 1944"

novembre
Le nouveau Préfet de la République Française maintiendra les conseillers sortants et en désignera des nouveaux pour compléter le conseil municipal provisoire. Le maire, Marcel Louée, qui n'a pas démérité dans sa tâche difficile, est maintenu à son poste.

1945
Le 24 Janvier se réunit le premier conseil municipal "libre". C'est une séance d'organisation ou les commissions suivantes sont formées : listes électorales, réclamations, travaux et hygiène, questions scolaires, commission paritaire bailleurs/fermiers.
Le conseil, considérant que les enfants de l'école ont offert spontanément, dans un geste qui leur fit honneur, le montant de leur récompense que les événements militaires avaient empêché de leur remettre en fin d'année scolaire. Il ratifie cette décision et décide de mandater au nom du Président du "Comité d'assistance aux prisonniers de Bienfaite" les 2.000F attachés comme livret de caisse d'épargne pour l'année scolaire 1943/1944.

Mars. Le Conseil décide d'attribuer à chaque prisonnier ou requis, une somme de 1.000F qui leur sera versée à leur retour. Un crédit de 27.000F est inscrit à cet effet.
Pour préparer les élections municipales le conseil sortant "...décide de remettre entre les mains des électeurs un bulletin de vote conforme. Il décide de faire une liste comportant le nom des conseillers sortant en laissant en blanc la place de M Ledos. Il présente à Marcel Louée ses regrets de sa décision irrévocable de ne pas se présenter au scrutin".
Après l'élection du nouveau maire, Gustave Ruffray, agriculteur et ancien combattant de la Grande Guerre, le budget primitif 1945 est fixé à 130.269F.

Avril à Juin. Moments de grande émotion avec le retour des prisonniers de guerre (PG) accueillis par le maire et le curé. Le retour fut rude : il pesait sur eux la défaite de 1940. Ils découvraient une France qui avait bien changée depuis leur départ.
De bonnes ou de mauvaises surprises les attendaient. L'un d'entre eux découvrit que durant son absence sa famille s'était agrandie d'un enfant de déjà deux ans. Homme bon, ce PG l'embrassa et lui fera d'autres frères et sœurs.
Guy Gérard, cultivateur à la Cressonnière, rentrant de captivité le 16 juin, apprenait que son épouse "entretenait des relations coupables avec un nommé Maurice Leroy. Il lui en fit le reproche. Le lendemain la femme disparut en emportant tout l'argent et du linge. Elle avait également détourné une grosse partie du cheptel."
Les PG se sont réinsérés sans trop de difficultés, et surtout sans bruit, en essayant d'oublier ces cinq années de leur jeunesse perdues.

Le retour du prisonnier. Témoignage.
Mon père, Pierre Boudevin, est arrivé le dimanche 25 mars 1945 à Saint-Martin-de-Bienfaite aux environ de 11 heures.
J'étais avec ma mère à la messe des Rameaux. Mr Laurent, cantonnier, est venu nous prévenir que Monsieur Boudevin était à Orbec.
Maman est allée demander à M Dubois s'il pouvait aller le chercher. En passant au Fossard, où habitait Maman, nous avons vu un attroupement : M et Mme Philippe, Mme Augustine Saim, les familles Aunay et Lannier.
Quelqu'un avait ramené Papa.
Mme Pierre Malherbe, née Boudevin 2012

Fêté dans la paix et la joie de la liberté recouvrée, le 14 Juillet 1945 restera gravé dans la mémoire de ceux qui ont vécu cette époque. Le drapeau tricolore, interdit par l'occupant pendant quatre ans, flotte partout, sur toutes les maisons, dans les rues. En plus du bal populaire, pour respecter une antique tradition, la petite tribu gallo-normande bienfaitoise se retrouve autour d'un grand banquet dont la carte "au dessus de tout éloge" a fait l'unanimité.

Dans le journal Lisieux-Liberté du 24 Août, les bouilleurs de cru sont en ébullition : ils réclament l'abolition des réglementations de Vichy restreignant la production. Un autre article préconise la suppression des mares accusées, à juste titre il est vrai, de transmettre au bétail des maladies parasitaires. "La suppression des mares est au premier plan du progrès à réaliser en Pays d'Auge". Ce conseil ne sera hélas que trop suivi.

Le Lexovien-Libre du 31 Août signale des vols répétés de carburant dans les magasins de la fromagerie Lanquetot. "Ces jours derniers ce sont 44 litres d'essence et 10 litres d'huiles qui ont disparus."

24 Octobre 1945
[Le gouvernement provisoire formé par De Gaulle dès le 3 juin 1944 s’est installé à Paris le 26 août. C’est un gouvernement non élu, qui gouverne par ordonnances et qui comprend toutes les tendances politiques de la Résistance. Les électeurs doivent répondre à deux questions : - souhaitent-ils, oui ou non, élire une assemblée constituante chargée d'élaborer une nouvelle constitution ? Si la réponse est non il y a maintien de la Constitution de 1875 et donc de la IIIème République - si la réponse est oui, souhaitent-ils que les pouvoirs de l'Assemblée constituante soit limités ? (sept mois pour faire une constitution qui sera soumise à référendum). Le général de Gaulle, Chef du GPRF, demande de voter oui-oui, le PCF demande un oui-non, la SFIO et le MRP demandent un oui-oui, les radicaux et la droite un non-oui. Les résultats du référendum du 21 octobre 1945 sont favorables au oui-oui Les femmes ont voté pour la première fois à ces élections.]

Référendum - Résultats de Bienfaite
Inscrits 318 Votants 247 Nuls 5
première question : exprimés 231 - Oui 216 Non 15
deuxième question : exprimés 231 - Oui 164 Non 67

Election des Représentants à l'Assemblée.
Inscrits 318 Votants 247 Exprimés 242
liste socialiste 29
liste républicaine radicale 28
mouvement républicain populaire 97 (M Louvel Jean)
liste communiste 50
liste concorde républicaine 38 (M Laniel Joseph)

Novembre. Le maire envisage la construction d'une salle des fêtes et prévoit l'arbre de Noël.
La vie va pouvoir reprendre son cours normal.

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