VIVRE À

SAINT-MARTIN-DE-BIENFAITE - LA CRESSONNIÈRE

Un village en Normandie

 

 

 

 

Avec une pieuse pensée à la mémoire de mon grand père André Charles Armand Brosseron, mort pour la France à Noeux-les-Mines, Pas-de-Calais, le 18 juin 1915. YB

A gauche, les noms de 579 606 soldats sont gravés sur l'Anneau de la Nécropole nationale de Notre-Dame-de-Lorette, Pas de Calais.

Bienfaite, présentation

Bienfaite en 1900 Photos

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Dernière mise à jour le :
lundi 16 septembre 2013
21h30

 


..J'ai la plus grande impatience de voir Français et Allemands se ruer, s'étriper, s'égeuler comme il sied à la dignité nationale de deux grands peuples voisins.
Alphonse Allais. Lettre à Paul Déroulède in Deux et deux font cinq - 1895.

7/ Histoire de 1914 à 1939


Les commentaires entre crochets [...] sont de l'auteur. Le reste du texte provient des archives du Calvados ou de témoignages dont je remercie leurs auteurs.

Aux Archives du Calvados : 2MI-DM-393 587-EDT-28/6 587-EDT-24/9 587-EDT-33/13



1914 - 1918

Le 3 Août 1914 l'Allemagne déclare la guerre à la France. L'exaltation nationaliste des grandes villes n'a pas cours dans les campagnes. Comme dans tous les villages de France, la guerre va bouleverser pour longtemps la vie de Bienfaite.
D'abord l'horrible hécatombe des quarante et un enfants de Bienfaite et La Cressonnière "morts pour la France" (voir la liste). Le nombre des mobilisés, mutilés, ou blessés de Bienfaite n'est pas connu.

Tous partagent la même angoisse : quelle famille n'a pas un fils, un mari, un frère au front? Quelle famille ne redoute pas de voir arriver le maire et le curé annoncer la terrible nouvelle?

La vie du village s'adapte au malheur. Répartition des secours et des vestiaires aux réfugiés, souscriptions aux Ouvres de guerre, aides aux Prisonniers de guerre, aux Oeuvres du soldat au front, à la Croix Rouge.

Cependant la vie ordinaire continue. Il y a le travail quotidien qu'il faut bien continuer à effectuer pour gagner sa vie, parce que la vie continue quoiqu'il arrive. Dans la campagne c'est le manque de main d'oeuvre qui complique la vie. Les femmes sont amenées à prendre une place plus importante.

La guerre à une conséquence économique pour tous : la hausse des prix. La hausse des cours du fromage, du beurre, de la viande profite aux éleveurs.

Le gouvernement introduit la taxation de certains produits. Début 1917, le prix du lait est fixé à 0,22F le litre à la ferme et 0,25F chez le crémier. [soit au taux INSEE de 10,983 : 0,25F 1917 = 2,75F an 2000 ou 0,42€]
Par contre ce sont toujours les plus modestes qui souffrent le plus de l'inflation. Le budget du bureau de bienfaisance explose. Il faut faire face aux nombreuses demandes d'aide de particuliers, de familles en difficulté de par l'absence du père, du fils, mobilisés. En 1916 l'allocation communale annuelle des vieillards et incurables passe à 15F.

Du fait des événements, le conseil municipal est moins actif et les réunions moins fréquentes surtout à partir de 1917. Si le budget est voté chaque année, toutes les décisions sont influencées par l'effort de guerre.

En 1915 le maire M Lanquetot, mobilisé est remplacé par M Delaunay. M Dauphin est nommé adjoint remplaçant. En 1918 c'est M Ledos qui est adjoint remplaçant.

Durant la guerre, les listes électorales diverses, tribunal de commerce, comité agricole, législative, continuent d'être mises à jour. Rien n'arrête L'Administration.

1919
La guerre est terminée, mais la vie ne reprend son cours normal que très lentement.

Les nombreux témoignages individuels sont touchants ou épouvantables :
"Quand mon père est rentré il avait une grande barbe noire. Je ne le connaissais pas, j'ai pleuré de peur".
"Mon père a été gazé en 1918. Il était incapable de faire un effort, il ne pouvait plus travailler. Il est mort en 1920. Ma mère, sans ressource, ma placée. J'avais douze ans"
.
L'union des Associations Françaises offre aux familles des morts pour la France un diplôme. Dix ne seront pas réclamés et resteront à la mairie. Certains parents trouvent dérisoire ce bout de papier. Mais aussi certains des morts n'ont plus de famille dans le village.
La municipalité décide d'une aide aux mutilés et réformés de guerre. Cette solidarité aussi utile soit elle est elle suffisante?
Des aides communales diverses existent :
- Bureau d'aide sociale
- Allocation Vieillards infirmes et incurables
- Fournitures scolaires gratuites aux enfants indigents
- Assistance médicale gratuite
- Repos et assistance femmes en couches
- Prime d'allaitement
- Assistance Famille nombreuse

Des manifestations contre la vie chère se déroulent dans la région et aussi à Bienfaite. Le maire, M Lanquetot, s'inquiète et écrit au Sous-Préfet de Lisieux : "...il fera ce qui sera en son pouvoir, et qu'il le préviendra, pour faire le nécessaire pour atténuer les faits de manifestation et la protection de la propriété privée."

A la demande de M Decaen, instituteur, pour mieux appliquer une nouvelle méthode de coéducation préconisée par les instituteurs, le maire demande l'autorisation de géminer [ mélanger filles et garçons, un plus joli mot que la mixité scolaire ] les deux classes distinctes de Bienfaite.
La taxe municipale sur les chiens passe à 20F. Les mutilés de guerre en sont dispensés.

Durant cette guerre, le camembert fut incorporé à la ration du soldat et ainsi découvert et apprécié de nos vaillants poilus.
De retour au pays, ils le réclamèrent et le camembert devint ainsi le fromage le plus consommé en France. Ce qui profita à la laiterie de Bienfaite.

Lettre au Général Pershing

Le Conseil Municipal de Saint-Martin-de-Bienfaite (Calvados), faisant plus que de partager la joie et le triomphe de la France, s'associe à la Grande Manifestation Nationale qui aura lieu par toute la France, en l'honneur de nos vaillants Alliés et Amis Américains, le 4 Juillet 1919.
Il remercie chaleureusement du plus profond de nos coeurs leur grand et digne chef "Monsieur le Général Pershing", lequel, par ses hautes qualités militaires et la bravoure de ses soldats dévoués, a assuré le succès final.
Il l'assure qu'il ne l'oubliera jamais, qu'il lui gardera une reconnaissance éternelle pour la haute tâche qu'il s'est volontairement et spontanément imposé en vue de nous apporter la délivrance, le bonheur et la prospérité.
Vive le Général Pershing !
Vive sa vaillante Armée !

Saint-Martin-de-Bienfaite, le 2 Juillet 1919

Suite à l'épidémie de grippe, le nombre de morts s'est considérablement accru en 1918 chez les indigents.
La somme de 140F portée au budget primitif s'est révélée insuffisante. le budget prévu pour les fêtes publiques est affecté aux dépenses crées pour le secours aux indigents.
Le prix d'un cercueil adulte 80F, pour enfant 18F.

Compte rendu de la gestion de guerre.
Grâce à Maurice Lanquetot, le ravitaillement de la commune s'est poursuivi normalement durant ces années de guerre.
1/ Les camions de la laiterie sont allés fréquemment dans l'Eure et à Rouen chercher la farine, le pétrole et l'essence indispensables aux habitants.
2/ Une réserve de pomme de terre fut constituée pour une somme de 4.983F
3/ Une réserve de riz pour une somme de 2.562F
4/ Une réserve d'haricots pour une somme de 1.437F
Comme il reste un petit reliquat financier le conseil décide de l'utiliser pour l'achat d'un arbre de Noël pour l'école.

Maurice Lanquetot offre le 21 décembre un banquet a tous les démobilisés de Bienfaite "en témoignage des services rendus à la Patrie, par nos chers Poilus."

1920
Un exemple extrait du registre municipal (17/09/1920) montre la grande précarité de certaines personnes.
-"Reconnaissant que Mme Vve Leprêtre, née Vesque, est digne d'intérêt et quelle a accompli une généreuse action en recueillant sa petite nièce Renée Michel, orpheline de guerre, lui accorde un bon de viande de 5F par semaine et un bon de 400g de pain par jour."

Quelques chiffres :
Le budget communal prévisionnel pour 1921 s'équilibre en recettes et dépenses à 19.400F = 17.172€ 2009
Le bureau de Bienfaisance se voit octroyer un budget de 2.863F = 2.534€
L'instituteur, M Decaen, reçoit un traitement annuel de 1.200F auquel s'ajoute 25F par trimestre comme secrétaire de mairie = 1.150€.
Le garde champêtre, appariteur, porteur de dépêches reçoit 700F par an = 619€
M Leroy reçoit lui 300F par an pour le gardiennage de l'église et de son mobilier = 265€
La souscription publique pour l'érection du monument aux morts a récolté 6.074F = 5.376€

1921
Le Conseil Municipal "tient à adresser aux trois Sénateurs du Calvados, MM. Boivin-Champaux, de Saint-Quentin et Henri Chéron leur sincères félicitations pour leur éclatant succès aux sénatoriales du 9 Janvier."

Un courrier préfectoral du 24 mars informe le Maire que le corps du soldat Maurice Yvray "Mort pour la Patrie" sera en gare de Caen le mercredi 17 avril.
Il reste six corps de militaires réclamés par leur famille.
A chacun de ces militaires, une concession à perpétuité à titre gratuit sera réservée dans la même bande de terrain.
Chaque dépouille, lors de son arrivée sera provisoirement déposée à l'église (a moins qu'elle ne soit réclamé par la famille), afin que les familles aient le temps de faire prévenir.
Le Conseil Municipal décide d'assister en cortège, ainsi que les enfants des écoles, aux services funèbres qui auront lieu pour chaque militaire.

Inauguration solennelle du monument aux morts en présences des autorités civiles et religieuses.(voir détails en page Photos) Son édification est couverte par un emprunt de 7.000F à 5% sur dix ans en plus de la souscription de 6.000F.
Entreprise Tessier à Lisieux.

Voeu du conseil municipal qui suggère : "Le décime additionnel à l'impôt sur le chiffre d'affaire sera attribué à la commune qui l'aura produit. Un quart de ce décime sera prélevé par le département à son profit et à celui des communes plus déshéritées."
On trouve là le début du récurrent problème de la répartition des recettes fiscales provenant des impôts et taxes sur les entreprises industrielles, entre communes accueillant une industrie et donc au potentiel fiscal rémunérateur, comme Bienfaite, et les autres communes sans industrie.

1922
M et Mme Decaen, instituteurs, obtiennent la création d'un cours d'adultes pour jeunes filles et jeunes gens.
Ils obtiennent également des crédit pour l'achat de matériel scolaire pour expériences scientifiques.

1923
Est accepté un devis de Mrs Cussy et Fils de 3.884F pour réparation des lavoirs communaux. Les réparations seront terminées en 1925. Ils seront alors repeints par le sieur Polin.

M Lanquetot Roger, étudiant au Lycée de Caen, sollicite un sursis d'appel d'un an dans l'intérêt de ses études. Le CM accorde ce sursis, qui sera renouvelé en 1924 1925 1926.

Les six jours de congés scolaires pour l'année 1923 - 1924 sont répartis comme suit :
- 2 jours au jour de l'an, 31 XII et 2 janvier
- 2 jours à la Pentecôte, 10 et 11 juin
- 2 jours à la libre disposition du personnel, après en avoir avisé m l'Inspecteur d'académie.

Le 31 juillet une violente tornade a causé des dégâts très importants sur la commune.

1924
Rétablissement de la fête patronale, interrompue par la guerre, dotée d'un budget de 4.470F.
Dimanche 27 Août : à 16 heures tirage de la tombola.
Le soir à 22 heures grande fête aérostatique de nuit précédée d'une retraite aux flambeaux.
A l'issue du feu d'artifice, bal champêtre.

Achat par le CM d'un corbillard, de cinq vestes, cinq casquettes et cinq imperméables aux initiales SMB. Le char funèbre ne sera terminé et peint que fin 1925, date à laquelle il faudra encore commander les ornements afférents :
1ère classe 620F
3ème classe 345F
4 panaches à 78F = 312F
Caparaçon 1,80m X 1,40m 245F
4 cordon de poêles à 19F = 76F
Total : 1.598F
La 2ème classe aura le décor de la première classe sauf le panache et le caparaçon.
Le char pourra être emprunté par les communes voisines aux conditions suivantes :
1ère classe 125F
2ème et 3ème classe 100F

Achat accepté par le CM d'un compendium métrique pour l'école.

Le projet d'électrification de la commune présenté par la Sté Robert Foy et Cie est ajourné par le CM jusqu'à ce qu'une proposition moins onéreuse lui soit présentée.

Le goudronnage du bourg est aussi repoussé jusqu'à l'élargissement du pont Moret.

1925
Le 2 Janvier 1925 un violent ouragan souffle pendant 40 heures et fera de nombreuses victimes en mer de Manche. En novembre 1927 une petite secousse sismique est ressentie dans toute la région.

A chaque réunion, ou presque, du Conseil municipal il est procédé à l'examen des nombreuses demandes d'aides sociales accordées par la commune. Ces demandes sont acceptées ou rejetées par le CM.
Les aides accordées sont contrôlées de près par la préfecture.
Ainsi, le 29 juin 1925, le CM a accordé à Pierre Mauzay l'aide aux vieillards.
Un courrier préfectoral du 22 juillet, objecte que le sieur Mauzay n'est pas sans ressource puisque titulaire d'une pension de retraite ouvrière et invite le CM à statuer de nouveau sur le cas de ce postulant.
Réponse : -" Le CM décide de maintenir sa décision antérieure, le sieur Mauzay étant dans une situation très précaire et sa pension de retraite ouvrière étant trop minime pour améliorer ,sensiblement son sort."

Le CM reconnaît que l'électrification est désirable dans le plus bref délais possible.
Décide :
- La construction d'un réseau communal.
- De créer, le moment venu, les ressources [financières] nécessaires et sollicite de Mr le Ministre de l'Agriculture une subvention aussi large que possible.
- Demande au service du Génie Rural de bien vouloir étudier un avant projet.

En 1926 le projet sera confié à l'entreprise Foy et Cordier.

1926 - 1929
Destitution de l'Abbé Fouques.
Que s'est-il passé ? Certainement qu'un problème grave a opposé le Maire, Maurice Lanquetot à l'Abbé Henri Fouques, Curé de la paroisse.
Toujours est-il que l'Abbé Fouques a été remplacé par l'Abbé Vassaux.
Le CM "Approuve la façon d'agir du Maire, qui a montré beaucoup de tact dans cette affaire."

Sondage : NON à l'électricité.
Au préalable à l'électrification, une enquête avait été réalisée par la commune auprès de trente habitants du bourg :
1/ Etes-vous partisan de l'installation de l'électricité dans la commune? Oui 12 Non 18
2/ Consentiriez-vous à prendre l'électricité chez vous? Oui zéro Non 30
3/ Combien approximativement vous faudrait-il de lampes? aucune réponse
La filature Lejuif avait répondu Oui à la première question et Non à la seconde avec le commentaire : "nous produisons notre électricité nous même, nous verrons plus tard".

Pourtant, l'électrification de la commune est désirable selon le maire. Un emprunt de 70.000F est envisagé. Puis l'idée émerge de former un "Syndicat pour la distribution de l'énergie électrique" avec les communes de La Cressonnière et de Cernay. Cela à l'avantage de réduire la facture à 48.512F pour Bienfaite.

Le dossier électrification, par sa technicité et sa nouveauté, est déroutant pour les élus municipaux. Un devis de Janvier 1926 est chiffré au cours du cuivre à 10F le Kg. En Décembre 1928 le cuivre est 12,50F/Kg. Un ingénieur doit expliquer aux élus qu'il n'est pas nécessaire de poser des filets de protection sous les lignes électriques. Le premier contact est pris en 1923 avec la société Robert FOY à St-Pierre-sur-Dives.
L'inauguration de l'installation aura lieu en 1932 par un banquet intercommunal. Entre ses deux dates le maire n'hésitera pas à faire jouer ses relations politiques à Paris pour obtenir des subventions.

Création d'un système d'allocations familiales pour les ouvriers de fromageries. Extension de la loi de huit heures à l'industrie fromagère.

Élection à la chambre des députés du 22 Avril 1928
Inscrits 142 ; exprimés 101
Laniel Henri républicain 70
Lefevre Henri socialiste 20
Legrand Benjamin communiste 8

C'est la première fois qu'un vote communiste s'exprime à Bienfaite. Il est probable que ces suffrages émanent des employés de la laiterie. La condition des ouvriers de fromagerie ne peut pas se comparer à celle des ouvriers de la grande industrie, ni à celle des ouvriers urbains. Elle est très proche, en revanche, de celle des ouvriers agricoles.

En 1928, l'adduction d'eau arrive à l'école avec en plus l'installation d'un appareil hygiénique dans les cabinets d'aisance et deux lavabos sous le préaux.

L'Ouest-Éclair (Ed. de Caen) - 1928/05/12 (Numéro 9696)
...Roger Lanquetot, fils de M. Maurice Lanquetot, maire de St-Martin-de-Bien faite, vient d'être nommé sous-lieutenant d'artillerie.

En 1929, le CM décide que les amendes infligées aux absents et retardataires, aux cours du mandat 1925 - 1929, soient affectées au déjeuner traditionnel lors du scrutin de 5 mai prochain.

1930

Photo col. Christian Lesquene.
Procession de la Pentecôte 1930. Le suisse est M Arthur Saint-Denis. Le personnage en cape blanche, à gauche, est M René Saint-Denis. Il s'appui sur une canne, ayant été blessé au tendon de la jambe droite. Il avait une bicyclette adaptée, la pédale droite était fixe en position basse. Il pédalait à la force de sa seule jambe gauche. René Saint-Denis était chantre à l'église de Bienfaite.

[Les procès-verbaux des élections législatives à Bienfaite entre 1928 et 1940 sont absents des archives départementales.]

1931
Le 24 octobre, un banquet est offert aux notabilités officielles à l'occasion de l'inauguration de l'électrification de Bienfaite.
Pour l'occasion le rez de chaussée de la mairie a été retapissé, et une couche de peinture rafraichit les deux salles de classes.
Coût de l'installation électrique :
- mairie, école 760F
- logement de l'instituteur 1.485F
- presbytère 1.035F
- poste 880F
- église 3.650F
- voie publique 900F
- Total 7.960F = 4.445€ 2009

1932
Le courrier qui arrive à midi 35 à la poste est souvent distribué qu'entre 16h et 18h
Le facteur Lunel, mutilé de guerre, ne peut rentrer assez tôt d'une longue tournée d'environ 40Km.
(Le 27 Février 1932, la tournée contrôlée par un brigadier facteur a été évaluée à 50Km.)
Il est donc demandé à la Poste de réduire le trajet de la première tournée en rétablissant le poste de 2ème facteur supprimé il y a quelques années.

La statistique scolaire prévoit que le nombre d'élèves va dépasser la centaine.
Le CM accepte le principe de la création d'une troisième classe.

La plus part des usagers de la gare sont des abonnés téléphoniques (Ets Lanquetot au Fossard et St Maur, Bessin au Bourg..)
Il y a tout intérêt à ce qu'ils soient prévenus immédiatement de l'arrivée de leurs colis.
Il est donc demandé à l'Administration de Chemins de Fer de bien vouloir procéder au raccordement téléphonique de la gare de Bienfaite.

1934
A compter du 1er Janvier 1934, le port des dépêches ne sera plus assuré par la commune, les personnes susceptibles de recevoir fréquemment des télégrammes étant pourvues d'un poste téléphonique.

L'Inspecteur de l'enseignement primaire souhaite promouvoir l'oeuvre du "Bol de lait".
Le Maire répond à l'inspecteur "qu'après examen approfondi, aucun enfant de la Commune ne manque de lait et donc qu'il n'y a pas lieu d'organiser à Bienfaite l'oeuvre du "Bol de lait".

Hommage du maire Maurice Lanquetot au curé louis Vassaux décédé "...grand coeur, prêtre bon et compatissant. ...Exemple de la bonté et de l'humilité,... un homme de devoir...". Le capitaine d'industrie ne cache pas son admiration pour cet humble curé de campagne, son chagrin sincère est lisible dans ce texte.

Le bonheur tranquille.
En ce début de décennie, la laiterie Lanquetot a apporté la prospérité dans la commune. Cela est visible par la foule de travaux et de petites améliorations diverses. École, restauration de l'église, clôtures, lavoirs communaux du Coudray et du Fossard, presbytère, chemins entretenus, trottoirs, électrification, téléphone, télégramme etc...
Les histoires de la casquette neuve du préposé aux pompes funèbres (l'ancienne casquette était VISIBLEMENT trop petite, et de la vidange des WC de l'école font sourire tout le village!

Un chalet dans le bois Pasbées, accessible aux automobiles, sert de rendez-vous de chasse. Les Lanquetot y reçoivent leurs relations mondaines pour le repas de fin de chasse. Les propriétaires, négociants et agriculteurs considèrent comme un honneur d'être invités à une partie de chasse par M Lanquetot. Cet esprit rural, rustique, cet attachement à la terre qui colle aux bottes de chasse, explique en partie le manque d'esprit industriel qui fera défaut dans la période d'après guerre.

Les Lanquetot ont une autre passion : le cheval. Les fêtes patronales de Bienfaite prennent de l'ampleur. En 1931 les courses de chevaux, poneys et ânes, le "grand herbage" fait office d'hippodrome, sont dotées de 30.000F de prix :

  • 1ère course Prix de la croix Floquet 4.000m trot monté
  • 2ème course Poneys attelés 2.400m
  • 3ème course Prix de St Martin de Bienfaite trot attelé avec sulky 4.000m
  • 4ème course Ânes montés ou attelés 1.600m
  • 5ème course Prix de la vallée de l'Orbiquet galop 3.000m
  • A l'issue des courses, concert, retraite au flambeaux, feu d'artifice, bal sur parquet.
Considérant que la loi du 5 Avril 1884 a doté les communes d'une charte libérale leur permettant de se développer avec plus d'indépendance.
Est heureux de saisir l'occasion de ce cinquantenaire pour exprimer son attachement indéfectible à la République.
Le Conseil municipal, le 26 Avril 1934

1935


Cliquer sur l'image pour l'agrandir.
Réunion d'anciens combattants 14-18. Photo prise, après une cérémonie religieuse, sur le portail d'entrée de l'église de Saint-Martin-de-Bienfaite.
La date de cette photo est incertaine.

Hélas, le ciel s'assombrit de nouveau sur notre pays.

On appelle bouilleurs de cru les propriétaires, fermiers, métayers qui distillent ou font distiller leurs cidres (ou vins) récoltés sur leur exploitation. Ils considèrent qu'ils sont libre de produire comme ils sont libre de produire ou pas du lait par exemple. Cette liberté ils la revendiquent comme un droit. Or l'État prétend prélever des taxes sur cette production d'alcool. Les Contributions indirectes et la volante, la brigade itinérante de la Régie est chargée des contrôles. On leur donne communément le nom de rats de cave. Ils sont connus pour leur zèle missionnaire, leurs excès et leurs outrances. Alors, de temps à autre, une violente colère contagieuse agite le monde paysan.
Au mois de Mars à Lisieux, une manifestation de plusieurs milliers d'agriculteurs réclame la liberté de bouillir. Plusieurs dizaines de maires présents s'engagent à démissionner. En conséquence, fin Mars, le conseil municipal Bienfaitois, réuni en séance extraordinaire démissionne en bloc :
" Reconnaissant que les pouvoirs publics ont maintenu la taxe de luxe de 1.000F par hectolitre sur les alcools et refusé aux bouilleurs de cru le retour à la liberté, adresse à l'unanimité à M le Sous-Préfet de Lisieux sa démission en signe d'énergique protestation".
Avant de démissionner le conseil :
"Emet le voeu que le gouvernement sans plus tarder fasse sienne une politique de dévaluation qui, seule, permettra à la France, grand pays producteur et exportateur, d'avoir les débouchés commerciaux indispensables à ses activités agricoles et industrielles lorsque elle aura stabilisée son franc à la parité de la livre sterling." [Soulignés dans le texte original]
[Ce dernier voeu n'a pu être inspiré que par Maurice Lanquetot lui même. On est loin de la vie communale. C'est un intéressant exposé de ses doléances économiques. L'industriel, en homme d'affaire avisé et fort de sa réussite indéniable, pressent que l'impuissante des politiciens de la 3ème république à régler la question monétaire est lourde de conséquence pour l'avenir. En langage politiquement correct d'aujourd'hui, le patron Lanquetot était partisan de la dévaluation compétitive et déçu de la droite. (L'affaire des bons de Bayonne, à l'origine du scandale Stavisky, est jugée début 1935).]

Maurice Lanquetot, décoré de la Légion d'honneur, est réélu maire sans difficulté. Son fils cadet, Pierre, fait son entrée comme conseiller municipal.

1936 1938
Il y a 455 habitants à Bienfaite dont 130 électeurs et 17 abonnés au téléphone. On y trouve les commerces suivants : 4 aubergistes-cafés, boucher, boulanger, cordonnier, 4 épiceries, mercerie, buraliste-tabac-presse-cartes postales. La société de Secours Mutuels est présidée par M Louée (adjoint au maire), M Lanquetot préside le Bureau de Bienfaisance. L'instituteur M Decaen est aussi secrétaire de mairie, l'institutrice Mme Hugnin est l'épouse du chef de gare (Chemins de Fer de l'Etat), il y deux facteurs ruraux en plus de la receveuse des postes, quatre cantonniers (la DDE n'existait pas) et un afficheur. Dans les artisans, un charpentier, deux couturières, deux lingères, un perruquier, un voiturier, un éleveur (M Lystre). Pour les industriels on trouve : la laiterie Lanquetot ; Bessin beurres et oeufs ; la briqueterie de Noinville, Lejuif tissage de rubans ; Ets de Fougy fabrique de rubans et blanchisserie ; M Derrien est fromager à Cerqueux. Pour terminer, vingt trois propriétaires et/ou cultivateurs.

M Lenoir est le perruquier de la liste ci-dessus. En langage d'aujourd'hui, c'était le coiffeur. Pas vraiment très habile dans l'art capillaire, il avait la réputation de pratiquer "la coupe au bol". M Lenoir tenait aussi un café-épicerie, organisait des séances de cinéma dans son arrière salle. Il était aussi garde-rivière fonction peu populaire. Il enfourchait sa motocyclette pour aller surveiller l'Orbiquet et essayer de prendre sur le fait quelque pêcheur en fraude. Il arrivait que M Lenoir trouve les pneus de sa moto crevés, petite vengeance pas très gentille de ceux qu'il espérait surprendre.

La Cressonnière
En 1937 pour 84 habitants il y a 28 électeurs. Le maire est Jean Richer, l'adjoint Mr Morand, Mrs Duboscq, Bonnet-Ligeon, Juglet, Manoury, Goubert, Berthelot, Conard sont conseillers. L'institutrice pour La Cressonnière-Cernay est Mlle Lechanteur. Mr Ladrière est fabricant de galoches. Demander le 12 à St Martin-de-Bienfaite pour obtenir au téléphone Mr Lystre, le châtelain, seul a posséder ce moderne appareil sur la commune.

Le front populaire.
L'impensable se produit à Bienfaite : dans le sillage du front populaire, les ouvriers de la laiterie Lanquetot se mettent en grève. Maurice Lanquetot a laissé le soin à son fils Roger de négocier la fin de la grève. L'argument principal de Roger Lanquetot était qu'on ne pouvait pas laisser les vaches sans traite (les animaux souffrent cruellement quand les mamelles gonflent exagérément). Il aurait été stupide de perdre le lait. Il fallait donc reprendre le travail. Les laitiers se sont de tous temps retranchés derrière cette spécificité du produit frais qu'est le lait, que ce soit pour la durée quotidienne ou hebdomadaire de travail ou pour le travail du Dimanche ou les jours de congés. Roger Lanquetot obtient la reprise du travail au bout de deux jours. J'ignore quelles ont été les contreparties, si il y en a eu, obtenues par les ouvriers .
La famille Lanquetot est représentative des grands fromagers normands. Ils sont à la fois agriculteurs, industriels et marchands, comme cela les arrangent. Face aux producteurs laitiers ils se proclament industriels. Priés de respecter la législation sociale ils prétextent le caractère agricole de leur activité. Ils ont aussi une activité marchande puisque, en partie ou en totalité, ils commercialisent leurs productions. Confrontés aux exigences des commissaires des halles, ils font valoir leurs charges d'industriels. Cette polyvalence apparaît dans l'annuaire téléphonique de 1937 de Bienfaite. On demandait à la demoiselle du téléphone le :
1 Lanquetot Roger industriel. (Ceci doit être le numéro du domicile de Roger.)
5 Lanquetot Maurice fromager. (Ceci doit être le numéro de l'usine.)
14 Lanquetot Pierre industriel. (Ceci doit être le numéro du domicile de Pierre.)
Les Lanquetot apparaissent également dans la rubrique : "marchand de fromages" et dans la rubrique "propriétaires et cultivateurs".

Les accords Matignon de 1936 instituaient la semaine de 40 heures. En 1937, Maurice Lanquetot, président du SFVCN, déclare que dans son entreprise la semaine de 48 heures est appliquée "à peu près partout".
En 1939 Maurice Lanquetot affirme : "Chez moi, les ouvriers font 8h30 par jour."

Le Canada.
Plusieurs interlocuteurs m'ont affirmé que depuis cette grève de 1936 Maurice Lanquetot n'a plus été le même.
Cette rupture du consensus social, la dégradation de la situation politique et économique du pays, tout autant que la menace allemande, va peser sur la décision de Maurice Lanquetot de tenter une implantation au Canada. En cela il est représentatif des réactions des classes aisées : la fuite des capitaux à l'étranger.
Pour atténuer ce propos, il faut remarquer que, dans l'esprit de Maurice Lanquetot, il s'agit, non de profiter d'un magot, mais bien de réinvestir dans un projet industriel, sur un continent en pleine expansion économique, politiquement stable et au potentiel énorme. Officiellement donc, Maurice Lanquetot envisage de conquérir le marché nord-américain depuis une base au Canada, ce qui lui permettrait de mieux contourner le fameux protectionnisme américain.
Il est sûr que Maurice Lanquetot a effectué un premier voyage au Canada en 1937, peut être un second en 1938. Il était probablement accompagné de son fils Pierre. Sur place, la compétence technique de Maurice Lanquetot va lui permettre d'entrevoir très vite les difficultés probables de transposer les méthodes normandes de productions laitières et fromagères au Canada.
Quoi qu'il en soit, la guerre va interrompre cette expérience.
Pierre Lanquetot retournera au Canada en 1945 ou 1946 et soldera ses avoirs canadiens en 1950. L'expérience canadienne est close. (lire les détail de cette opération Canada en pages Lanquetot)

En 1938, inauguration du calvaire Croix Floquet.
La loi de 1916 supprimait, en principe, l'autorisation de distiller à domicile. L'opération devait être réalisée en atelier public sous le contrôle des agents du fisc. Un bouilleurs ambulant s'installait donc à la croix Floquet avec son alambic pour distiller les produits apportés par les Bienfaitois. Cet emplacement central avait été choisi pour sa proximité avec le ruisseau de la cressonnière en raison des besoins d'écoulement des déchets et de l'approvisionnement en eau froide.


La fin d'une époque.
Le conseil municipal sous la houlette de son influent maire expédie les affaires courantes. Les comptes-rendus d'avant 1936 son longs et détaillés, ceux d'après cette date sont brefs et secs. L'ambiance n'y est plus. Maurice Lanquetot, malade, démissionnera en 1942 de son mandat de maire.

La France découvre les congés payés, Hitler prépare la guerre!

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