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SAINT-MARTIN-DE-BIENFAITE - LA CRESSONNIERE

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Dernière mise à jour le :
Vendredi 1 Février 2002
13h30

 



Histoire industrielle de la famille LANQUETOT

LE FABULEUX DESTIN D’ÉMILIE LANQUETOT


Une des grandes familles de fromagers français doit tout à Émilie Lanquetot qui fonde, en 1895 à Saint-Martin-de-Bienfaite, la laiterie qui va porter son nom. Voici en quelles circonstances.

En 1885 Émilie a 36 ans. Elle est mariée à Louis Lanquetot, ils ont deux jeunes enfants Charles l’aîné, et Maurice. Après avoir travaillé à Paris chez le fromager Charles Gervais, pour des raisons que nous ignorons, le ménage vient s’installer dans le Pays d’Ouche, près de La Goulafrière, où Émilie trouve du travail comme ouvrière dans la laiterie du Tremblay. Ceux qui la connaissent disent d’elle qu’elle est intelligente, vive, travailleuse, volontaire, ambitieuse.


Le superbe domaine du Tremblay appartient à cette époque à Léonce Abaye 60 ans. Natif de Pont-Audemer, parti de rien, travailleur infatigable, il est devenu, dans le textile, un riche industriel, dynamique, qui innove, va de l’avant. Sa longue expérience lui a donné un jugement rapide et sûr de la personnalité des hommes. L’industriel a remarqué Émilie. Dans un premier temps il la met à l’épreuve en lui confiant de plus en plus de responsabilités. Émilie montre alors ce dont elle est capable et s’acquitte parfaitement de ses tâches. Elle apprend rapidement le métier et va progresser dans la hiérarchie jusqu’à devenir contremaître. (Précisemment : maîtresse de laiterie.)

Léonce Abaye songe à sa succession. Il a jaugé son fils, et en secret, il sait qu'il ne possède pas les qualités nécessaires pour prendre sa suite. Alors s'insinue en lui une idée. Cet homme mûr va craquer pour Émilie. En elle il pense avoir trouvé sa fille spirituelle, celle qui pourrait continuer son œuvre : construire des usines, développer les affaires. Ces deux là sont de la même race, celle des entrepreneurs, des bâtisseurs.

Ci-dessous étiquette Léonce Abaye, dépôt de marque du 16 février 1895. Desoutter Frères et Henri Fauré. Ce dernier était représentant dépositaire aux halles de Paris pour Léonce Abbaye. Imprimerie Choppe & Morière Lisieux.


Ce qui devait arriver arriva. Émilie devient, secrètement, la maîtresse de Léonce Abaye. Des aventures passagères Léonce devait en avoir connues beaucoup. L’époque admettait d’un homme puissant ces passades pourvu qu’il respecte les apparences et préserve l’honneur de son épouse (et de l’époux concerné) par une discrétion de bon aloi. C’est ce qui se passera avec Émilie. Les apparences seront sauves. Officiellement ils sont “collaborateurs”. Sauf que leur relation va durer plus de vingt ans!.

Émilie trouve en Léonce, quelle admire, son éducateur, son mentor, celui qui va lui permettre de s’élever dans la hiérarchie sociale. En 1895 Léonce achète une ancienne filature à Saint-Martin-de-Bienfaite et la transforme en laiterie. Il aura l’audace d’en confier la direction à une femme : Émilie. A “la belle époque” la promotion féminine n’est pas vraiment de mode. Émilie, qui a du caractère, se moque des insinuations désobligeantes, des dénigrements de tous bords, des jalousies. En créant la "Société Lanquetot" elle devient “la patronne” et sait se faire respecter.


Il ne s’est pas trompé Léonce! Émilie va se révéler une exceptionnelle femme chef d’entreprise. A la laiterie du Tremblay elle a appris tous les secrets de la fabrication du camembert. Émilie applique les idées de mécanisation et d'industrialisation de la fabrication du camembert. Elle organise la collecte du lait, augmente la production, développe les débouchés en trouvant de nouveaux clients. Elle va devenir propriétaire de l’usine de Bienfaite.
Les années passent, années de travail acharné. On peut imaginer qu’au fil des ans, avec l’âge aussi, sa relation avec Léonce s’est transformée en amitié, en estime réciproque. C’est un secret entre Émilie et Léonce.
Léonce Abaye meurt en 1913 à 94 ans. Sa société sera partagée entre ses trois nièces et son fils adoptif, souffrira de la première guerre mondiale et périclitera dans l'entre-deux guerres.

Comme Léonce le lui a appris, Émilie prépare sa succession. Veuve en 1903, elle écarte dans les années vingt son aîné Charles au profit du cadet Maurice qui, lui aussi, se révélera être un industriel compétent. Charles quittera la Normandie pour diriger une usine en Charente.

Devenue riche, Émilie Lanquetot aura la satisfaction de voir son entreprise développée par son fils Maurice. Jusqu'à son décès, Émilie demeurera la conseillère et l'inspiratrice écoutée et respectée.

Grand-mère heureuse, elle aura la joie de voir sa descendance assurée par la naissance de ses deux petits-fils Roger et Pierre et de son arrière petit-fils Jacques, avant de s’éteindre en 1934. Elle repose dans le caveau familial du cimetière de l'église de Saint-Martin-de-Bienfaite.

Bibliographie : un article sur Léonce Abbaye : Le domaine du Tremblay par Denis Tuel in revue Le Pays d'Auge, juillet 1981